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Projet d’adhésion de la Turquie à l’Union européenne ? Une supercherie

Fabien Jakob

Par Fabien Jakob , 16 novembre 2005

La Turquie a formellement déposé une proposition de candidature en 1987. Pour autant, la Turquie n’a été reconnue "pays candidat" qu’en 1999 car l’UE estimait jusqu’alors que ce pays ne remplissait pas les critères fixés en juin 1993 à Copenhague (critères politiques, économiques et de capacité à intégrer l’acquis communautaire).

La Turquie s’est donc engagée dès octobre 2001 dans l’adoption de plusieurs réformes dont un bilan a été présenté le 6 octobre 2004 par la Commission qui recommande au Conseil européen l’ouverture des négociations d’adhésion. Celui-ci ne s’y est pas opposé, permettant au président Chirac et au premier ministre Tony Blair de clamer leur volonté de pleinement intégrer la Turquie à l’Union européenne. Pourtant la candidature turque piétine. L’Autriche a clairement indiqué qu’elle souhaitait un partenariat privilégié. Pourquoi ?

Les implications institutionnelles, économiques et budgétaires

L’adhésion de la Turquie différerait des élargissements précédents par l’effet combiné de sa population, de sa taille, de sa situation géographique, de son potentiel militaire, de même que par ses caractéristiques culturelles et religieuses.

-  L’une des interrogations soulevées par la candidature de la Turquie porte sur l’attitude d’ouverture ou de blocage qu’adoptera ce pays après son entrée dans l’Union européenne.

Le contexte de la guerre froide a conduit la Turquie à conclure avec les Etats-Unis une alliance stratégique s’exerçant notamment dans le cadre de l’OTAN. La Turquie a par ailleurs conclu avec Israël une entente stratégique et une importante coopération militaire et économique, fondée sur des accords militaires à partir de 1996 et sur de récents accords d’approvisionnement en eau.

Ses alliances ont permis pendant deux ans de bloquer la mise en place des accords « Berlin Plus » entre l’Union européenne et l’OTAN sur l’utilisation des moyens de logistique et de planification de l’OTAN pour des opérations militaires autonomes de l’Union européenne.

-  Un deuxième défi est d’enjeu économique. La crise de 2001 a provoqué la pire récession qu’ait connue la Turquie depuis 1945. Il est vrai que le gouvernement a su stabiliser son économie. La croissance est remontée à 5,8 % en 2003, l’inflation est passée de 70 % en 2001 à 10 % à la mi-2004. La dette publique et le déficit budgétaire restent toutefois élevés, 87,4 % et 8,8 % du PIB en 2003. La Turquie a également une économie souterraine mafieuse et non mafieuse représentant plus de 50 % de son PIB. De plus, les investissements publics sont qualifiés par le FMI de très faibles et les investissements étrangers, déjà très faible, sont en baisse.

-  Les effets économiques de l’adhésion de la Turquie sur l’UE seraient donc positifs mais relativement limités. L’adhésion d’un pays au niveau de revenu intermédiaire inférieur, augmenterait les déséquilibres économiques régionaux dans l’UE élargie et constituerait un défi majeur pour la politique de cohésion. La Turquie aurait droit à une aide significative au titre des fonds structurels et de cohésion pendant une longue période, ce qui pèserait lourd sur le budget communautaire.C [1]

La question de l’immigration turque dans l’Union européenne constitue également l’un des tout premiers motifs avancés par l’opinion européenne pour rejeter la candidature turque. La population d’origine turque vivant dans l’Union européenne comprend 3,8 millions de personnes, dont 2,6 en Allemagne et 370 000 en France. Leur intégration aussi bien sociale qu’économique, reste problématique, surtout en Allemagne.

-  La gestion des nouvelles et longues frontières extérieures de l’UE poserait également d’importantes difficultés et demanderait des investissements considérables. La régulation de l’immigration et de l’asile, ainsi que la lutte contre le crime organisé, le terrorisme, le trafic d’êtres humains, la contrebande de stupéfiants et d’armes, devraient sérieusement être renforcées. [2]

Les motifs d’un rejet

Si la Turquie semble contribuer à la sécurité de l’Europe par la garantie de la sécurité de ses voies d’approvisionnement énergétique (le pipe-line Bakou-Tbilissi-Ceyhan (BTC) passe par l’Azerbaïdjan, la Géorgie et la Turquie), par l’importance de son armée qui représente la deuxième armée de l’OTAN, elle est d’abord un carrefour stratégique qui placerait l’Union européenne au plus près des zones de crises internationales et l’obligerait à sortir de son confinement régional.

Les exemples sont nombreux. Le problème chypriote est ancien. Même si une politique de réconciliation avec la Grèce a été engagée, la réunification de l’île n’est toujours pas réalisée. Les relations avec la Syrie et l’Iran demeurent tendues au motif que ces pays apportent un soutien à l’extrémisme islamiste en Turquie et au PKK. Dans le Caucase, la Turquie entretient des relations conflictuelles aussi bien avec la Géorgie qu’avec l’Arménie (non reconnaissance du génocide). En ce qui concerne la relation turco-russe, la question tchétchène reste un point sensible : la diaspora tchétchène comprend 20 à 25 000 personnes en Turquie et certains de ses membres ont été soupçonnés d’avoir apporté leur soutien à plusieurs actions terroristes qui ont pris pour cible des intérêts russes.

D’autres dossiers demeurent sensibles. La torture reste fréquente, la violence à l’encontre des femmes répandue et le phénomène particulier des crimes d’honneur, dont quar- ante ont été recensés en 2003, va à l’encontre des principes premiers de la dignité humaine. [3]

La justice n’a pas non plus recouvré la confiance des justiciables parce que sur le terrain elle ne réagit pas aux exactions commises par des membres de la gendarmerie encore plus redoutée que la police pour le recours à des méthodes hors des normes démocratiques. La corruption ravage également une grande partie de l’élite politique. [4]

Le problème des minorités n’est toujours pas résolu. L’Etat turc ne reconnaît que les minorités religieuses incluses dans le Traité de Lausanne de 1923, (Juifs, Arméniens, Orthodoxes). Or la Turquie se compose d’une mosaïque de trente peuples différents (Turcs, Kurdes, Circassiens, Lazes, Géorgiens, Arméniens, Roms, Juifs, Syriaques, Arabes, Grecs,). Et l’Etat unitaire turc ne reconnaît aucune autonomie politique ou administrative ni aucun droit culturel (malgré quelques projets restés lettre morte) aux douze millions de Kurdes. [5]

En ce qui concerne les institutions, l’adhésion de la Turquie modifierait la répartition des sièges des États membres actuels du Parlement européen, en particulier pour les pays de taille moyenne et les grands pays. Au Conseil, la Turquie pèserait d’un grand poids dans le processus de décision compte tenu de l’importance relative de sa population. Les conséquences seraient moins importantes pour la Commission, une réduction du nombre de ses membres étant déjà prévue à partir de 2014. [6]

Il est peu probable que la Turquie rejoigne l’Union. Le débat entourant son adhésion a permis, surtout après l’intervention américaine en Afghanistan et en Irak, à prouver au monde musulman que ses croyances religieuses sont compatibles avec les valeurs de l’occident et qu’on ne saurait invoquer un clivage culturel.

Fabien Jakob


[1] OMMISSION, Questions soulevées par la perspective d’adhésion de la Turquie à l’Union européenne, Bruxelles, 2004, p.5

[2] COMMISSION, Questions soulevées par la perspective d’adhésion de la Turquie à l’Union européenne, Bruxelles, 2004, p.6

[3] DÉLÉGATION DE L’ASSEMBLÉE NATIONALE POUR L’UNION EUROPÉENNE, Rapport d’information sur la Turquie et l’Union européenne, Paris, 2004, p.11

[4] DÉLÉGATION DE L’ASSEMBLÉE NATIONALE POUR L’UNION EUROPÉENNE, Rapport d’information sur la Turquie et l’Union européenne, Paris, 2004, p.15

[5] DÉLÉGATION DE L’ASSEMBLÉE NATIONALE POUR L’UNION EUROPÉENNE, Rapport d’information sur la Turquie et l’Union européenne, Paris, 2004, p.16

[6] COMMISSION, Questions soulevées par la perspective d’adhésion de la Turquie à l’Union européenne, Bruxelles, 2004, p.6

 


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