17 novembre 2005
Le rapport 2005 du centre sur la sécurité humaine de l’université de Vancouver [1] a été abondamment commenté. [2]
C’est que sa conclusion principale a tout pour retenir l’attention : d’après cette édition du rapport annuel du centre créé par L. Axworthy, ancien ministre canadien des affaires étrangères et l’un des promoteurs du concept de « sécurité humaine », les guerres sont en recul en nombre comme en importance : 40% de conflits en moins depuis le début des années quatre-vingt dix. Entre 1991 et 2004, si 25 conflits ont commencé, 43 autres se sont terminés. Le nombre de génocides et « politicides » a diminué de 80% depuis 1988. Les transferts mondiaux d’armements ont chuté d’un tiers depuis 1990 et les dépenses militaires mondiales ont nettement baissé.
La préface de Desmond Tutu donne la tonalité générale - optimiste - de l’ouvrage : « le recul important de la guerre dans les années quatre-vingt dix est surtout du, dans cette période d’après-guerre froide, à l’investissement plus important de l’ONU dans la construction de la paix et la prévention des conflits. Cela prouve que les stratégies de sécurité multilatérale et coopérative sont plus efficaces que ce que laissent croire les critiques adressées à l’ONU »
La ligne générale de ce rapport est en effet celle d’une amélioration de la situation mondiale dans le sens d’une diminution considérable de la conflictualité et ce document, soulignant à juste titre l’insuffisance des données disponibles sur ces sujets, prétend apporter précisément des instruments d’analyse qui permettent de discuter les idées reçues sur le sujet.
Mais, en l’état, deux critiques principales viennent à l’esprit à la lecture du rapport, l’une sur les données l’autre sur les concepts.
Pouvoir vérifier les données.
Le rapport est illustré d’un nombre important de graphiques et tableaux. Toutefois, les données détaillées correspondantes ne sont pas incluses dans le texte du rapport .
Les chercheurs de Vancouver s’appuient sur les données élaborées conjointement par le département de recherche sur la paix et les conflits de l’université d’Uppsale [3] et l’institut international de recherche sur la paix d’Oslo (PRIO) [4] , mais la seule quantification par les histogrammes ne permet pas d’avoir une vue critique : par exemple le graphique qui représente la diminution du nombre de génocides et de politicides (10 en 1990, 2 en 2000) indique seulement une source « Barbara Harff, 2003 », mais en consultant ce document [5] on ne trouve pas la liste des génocides et politicides considérés qui permettrait d’apprécier la validité du graphique.
De même, un tableau présente les pays qui ont été le plus souvent engagés dans des conflits armés depuis 1945 : loin devant tous les autres :les trois premiers pays sont la Grande-Bretagne (21 conflits), la France (19 conflits) [6] et les Etats-Unis (16 conflits). La Russie n’arrive qu’en quatrième position (9 conflits) suivie de l’Australie et des Pays-bas (7 conflits chacun). Peut-on véritablement en déduire une amélioration de la conflictualité mondiale ? la répons est malaisée car ces listes récolent des items de natures différentes : le conflit avec Al-Qaida est-il de même nature que la guerre des malouines ou que la guerre d’Indochine ? faut-il considérer l’OAS comme un évènement distinct de la guerre d’Algérie ? est-il justifié de compter quatre conflits pour la guerre d’Indochine (Vietnam, Laos , Cambodge, Thaïlande) ? On conçoit bien que le travail de détail sur ces classifications peut amener à des variations substantielles et que donc les conclusions tirées de considérations quantitatives doivent être maniées avec beaucoup de précautions. D’autant que les concepts utilisés méritent eux aussi interrogations.
Nécessité d’une périodisation.
Des données rassemblées dans les graphiques et tableaux du document, on tire des conclusions principalement mathématiques, diminution du nombre des conflits notamment et du nombre de victimes. Cependant ces données sont très dépendantes de l’extension plus ou moins importante qu’on donne à la notion de conflit armé et la comptabilité des victimes est évidemment liée à ces définitions . Comme le signale d’ailleurs le rapport lui-même, entre les estimations des experts scandinaves [7] et celles de l’organisation mondiale de la santé, il peut y avoir un facteur de 1 à 8.
[8]
Morts annuels par faits de guerr
Lacina et
Gleditsch OMS
1998 97 893 588 000
1999 134 242 269 000
2000 99 536 235 000
2001 42 068 230 000
2002 19 368 172 000
Enfin, additionner purement et simplement les « évènements » où il y a eu au moins 25 morts dans l’année sans autre forme d’analyse ne permet guère de comprendre la réalité du monde contemporain et son évolution. Pire, cela amène à une confusion dans l’analyse : de la transformation actuelle de la guerre vers plus de précision, de miniaturisation, de brièveté, on croit pouvoir tirer la conclusion que la guerre est en train de disparaître, ou en tous cas de s’amoindrir.
En fait, après une période où simultanément les équilibres mondiaux étaient régulés par la décolonisation et la guerre froide, avec ce paradoxe qui n’était qu’apparent que les deux puissances dominantes s’affrontaient d’un coté, tout en soutenant le processus de décolonisation de l’autre, nous sommes entrés depuis 1991 dans une nouvelle phase de régulation par le désordre, où les guerres sont peut-être moins globales, mais plus usuelles.
Ce qu’une réduction aux observations chiffrées ne suffit pas à percevoir.
Jean-Paul Hébert
[1] Human security report. War and peace in the 21st century, Human security centre, The university of British columbia (réalisé sous la direction de Andrew Mack, director and editor-in-chief Zoe Nielsen, deputy director). Disponible à l’adresse : http://www.humansecurityreport.info/index.php ?option=content&task=view&id=28&Itemid=63Si
[2] Cf Le Monde du 19 octobre 2005 (article de première page « des guerres moins nombreuses et moins meurtrières »)
[3] UCDP Uppsala conflict data program : http://www.pcr.uu.se/research/UCDP/
[4] http://www.prio.no
[5] http://www.humansecurityreport.info/background/Harff_Genocide.pdf
[6] la table générale des conflits du PRIO diffère légèrement de ces chiffres en indiquant 20 conflits pour la Grande-Bretagne et autant pour la France.
[7] Voir notamment l’ouvrage . Bethany Lacina and Nils Petter Gleditsch, Monitoring Trends in Global Combat : A New Dataset of Battle Deaths 2005 (Oslo : Centre for the Study of Civil War, 2004).
[8] On trouvera une présentation très référencées des différentes estimations sur les conflits mondiaux à l’adresse : http://users.erols.com/mwhite28/warstatx.htm