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Politique macro-économique et politique de sécurité :
Politique macro-économique et politique de sécurité :
Par Eric Lahille
mars 2005
Après le 11 septembre les Etats-Unis ont changé de doctrine stratégique et de politique étrangère et poussé l’Union européenne à s’engager derrière eux. Mais si la PESD et la PESC ont été actualisées, leur évolution paraît limitée et paradoxale. Malgré d’ambitieux mais vagues projets, les politiques menées dans l’UE ne semblent ni unanimes ni compatibles entre-elles. A commencer par la construction d’une « Europepuissance », conditionnée par une politique macroéconomique active.
Des politiques économiques inefficaces
Début 2005, la situation économique dans la zone euro est mauvaise. Constat d’autant plus inquiétant, qu’on ne voit pas à court-moyen termes de raison d’espérer une réelle amélioration. Après une phase de croissance soutenue, l’UE est entrée dans une spirale descendante. D’une croissance de 3,7 % en 2000, la zone euro est passée à 1,7 % en 2001, 0,9 % en 2002, 0,5 % en 2003. Le rebond de 2004, à 1,8 %, s’essouffle pour 2005, puisque la croissance devrait être de 1,6 %. L’écart de croissance avec les autres pays de l’UE est significatif : en 2004, le Royaume-Uni a fait 3,1 %, la Suède 3,6 %, la Pologne 5,3 %... Aussi bien en Asie, qu’en Amérique Latine ou aux Etats-Unis (+4,4 %) on enregistre une croissance soutenue. De ce fait, le taux de chômage de la zone est de 9 %, avec 11,7 % en Allemagne. A comparer aux 5,4 % des Etats-Unis ou aux 2,6 % du Royaume-Uni.
L’analyse de la politique macroéconomique éclaire le problème. La remontée des taux d’intérêt décidée par la BCE dès la fin 1999 et poursuivie en 2000 a participé de ce mouvement. En amenant ses taux courts à 4,75 %, pour lutter contre une hypothétique reprise de l’inflation, elle a réduit la base de la croissance interne et favorisé l’épargne par rapport à la consommation et l’investissement et tout misé sur la capacité des entreprises européennes à se développer sur des marchés extérieurs en recul. En dehors de la baisse d’un demi-point de ses taux après le 11-9 et de l’approvisionnement du système monétaire international en liquidités, elle n’a cessé d’envoyer des signaux négatifs à des marchés financiers déjà fragilisés. En 2002, les taux sont restés inchangés ! Les baisses tardives de 2003, n’ont pas permis de jouer un rôle actif sur la croissance. L’appréciation de l’€ de plus de 50 % par rapport au $ entre 2000 et 2004 a pénalisé la compétitivité-prix des produits européens. Avec la panne de croissance, les déficits publics se sont creusés passant de 1,6 % en 2001 à 2,8 % en 2004 et la dette publique a glissé à 71 % du PIB. D’où l’éclatement du pacte de stabilité et de croissance (PCS), certains Etats préférant limiter les risques récessifs ont laissé jouer les stabilisateurs automatiques au mépris des règles du Pacte.
Un dispositif institutionnel issu d’une théorie irréaliste
La spécificité des politiques économiques menées dans la zone euro vient de l’application au pied de la lettre de la « nouvelle macro-économie classique ». Elle préconise l’équilibre budgétaire et une politique monétaire neutre, conduite par des autorités indépendantes du pouvoir politique. L’objectif est la stabilité. L’un des aspects centraux consiste en une critique des interventions publiques dans l’économie, à la fois inutiles, inefficaces et dangereuses. Seuls les agents individuels rationnels seraient à même de déterminer les conditions de la croissance, en fonction des structures naturelles de l’économie. L’architecture des institutions économiques, avec la BCE en position dominante, le PCS, qui limite les marges de manœuvre des Etats, et l’eurogroupe, (organe consultatif) regroupant les pays sous l’aspect des politiques budgétaires, conforte cette vision.
Le caractère asymétrique du dispositif institutionnel traduit les postulats d’une théorie qui veut circonscrire le rôle de l’Etat dans l’économie. L’idée implicite, depuis Walras et Pareto, est que le domaine du politique est l’irrationnel, il faut le restreindre face à l’économie, lieu de l’harmonie, de l’équilibre et de la rationalité ! Mais alors, la politique de sécurité et de défense, par essence du ressort du politique, contredisent cete approche. « La stratégie de Lisbonne » à laquelle s’ajoute les objectifs de sécurité et de défense, télescopent l’objectif de neutralité de la politique économique. Comment les articuler ?
La PESD requièrt des moyens qui passent par les budgets nationaux. En bloquant structurellement toute politique économique active, on entrave les initiatives étatiques. Comment financer des dépenses budgétaires, en investissement et en R&D, pour assurer une PESC et une PESD voulue par l’UE, si la politique monétaire conduit à la stagnation ? L’application du PCS condamne les pays qui font l’effort budgétaire le plus élevé en la matière. Si la sécurité européenne est un bien collectif, comme sa charge est étatique, il est contradictoire de pénaliser les principaux contributeurs. Sauf à considérer, soit que ces dépenses sont secondaires par rapport à la lutte contre l’inflation et à saper les bases de la construction européenne ; soit de et de façon plus incidieuse qu’il faut laisser le marché privé y répondre pour partie. Le problème se double d’une dimension politique et géostratégique. L’absence de coordination entre la politique monétaire et la politique budgétaire, phénomène unique au monde est la conséquence de cette vision.
Or, défis et risques exigent des réponses étatiques multiformes et coordonnées à l’échelle de l’UE. La question budgétaire est plus complexe que présupposée par les économistes orthodoxes. L’intégration européenne menée sur cette base conduit au blocage des institutions. Elle rend incohérente la stratégie de croissance définie à Lisbonne, limite les ressources disponibles pour une PESD digne de ce nom. Elle encourage l’opportunisme des pays qui en bénéficient indirectement en favorisant les comportements de « passager clandestin ». Le report de la mise à disposition des effectifs et des matériels nécessaires confirme cet antagonisme.
Dépasser les contradictions ?
A court terme, il est peu probable que le système institutionnel gagne en cohérence. Une voie consisterait à augmenter le budget européen. Mais, les discussions en cours ne plaident ni en faveur de son accroissement, ni d’une rationalisation des objectifs. La seule avancée récente tient dans l’assouplissement du PCS et dans la prise en compte de circonstances exceptionnelles et de facteurs pertinents pour accepter des dépassements temporaires de déficits et de dettes dont les montants restent inchangés. Ce qui est insuffisant pour régler les problèmes de structures institutionnelles inadaptées au contexte de mondialisation des économies et des conflits.
En effet, comme les ressorts internes de la croissance sont cassés dans la zone-euro et que les politiques budgétaire et monétaire ne pourront être plus accommodantes, il va falloir attendre une nouvelle fois une reprise mondiale pour que l’UE sorte de son atonie. Ce qui n’est pas à l’ordre du jour. La question qui se pose n’est pas de savoir si la PESC et la PESD seront encore sous contraintes économiques : celles-ci existent, y compris pour la superpuissance américaine. Elle est de savoir si elles peuvent se déployer sous des contraintes rendues de plus en plus drastiques par un policy mix trop restrictif et la priorité donnée aux facteurs économiques ? Il devient chaque jour plus difficile pour la « vieille Europe » de tenir sa place dans le nouveau contexte international, sauf à jouer les seconds rôles pour nos alliés américains. Le problème est théorique et mental, il est aussi fondamentalement ancien. Il renvoie aux présupposés des économistes classiques optimistes radicalisés par les néo-classiques selon lesquels l’économie est une anti-politique et une anti-violence. De ce point de vue, l’UE actuelle présente une certaine cohérence entre son dimensionnement stratégique et politique et ses moyens économiques. Si cette tendance se confirmait, il faudrait y voir l’aboutissement d’un projet d’inspiration libérale, se nourrissant du fantasme suivant lequel l’économie aurait enfin triomphé du politique.
Eric Lahille
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