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Notes de lecture

23 octobre 2005

Véronique Nahoum-Grappe Balades politiques Entretiens avec Jean Christophe Marti, Paris, les Prairies ordinaires, 2005, 237 p.

Impossible de résumer cet essai en forme de balade-interview bardé (au sens culinaire) de quelques poèmes haletants et mené hors sentiers battus, par les traverses interdisciplinaires que le sujet impose : le politique dans la violence extrême actuelle.

On connaît les travaux de Véronique Nahoum- Grappe sur l’approche anthropologique des horreurs de la guerre yougoslave, qui conduit inexorablement à émerger de l’anthropologie historique ou de la psycho pathologie du massacre et du viol pour détecter les responsabilités politiques chez les acteurs des crimes oustachis ou tchetniks, comme chez les abstentionnaires de l’Europe décente. On lira en particulier sa « deuxième balade », une approche ethnographique qui nous plonge dans la cruauté du présent, à la frontière de l’histoire et du récit mythique. Il faut d’abord, ditelle, prendre au sérieux les arguments d’Antigone, et non pas la psychanalyser tout de suite. Sa mise en question du savoir des disciplines séparées des sciences sociales va jusqu’à se poser la question de la survie des disciplines comme telles, dans l’accumulation des processus de causation en boucles de rétroaction, violant les limites entre discipline et entre échelles d’espace-temps, ce qui pose une question, actualisée dans la stratégie théorique. La quatrième balade « violence d’époque » a elle seule justifie une lecture « stratégiste ». La dernière partie porte sur le sort particulier de la violence subie des femmes. Le tout rassemble à la fois un humour primesautier qui produit des formules fulgurantes et un grand amour de l’humanité, qui révèle qu’une pratique de terrain sépare toujours d’un fossé profond l’enquête participante sur la guerre de la spéculation philosophique.

Jacques Sémelin Purifier et détruire - Usages politiques des massacres et génocides Paris, Seuil, Coll. La couleur des idées, 2005, 486 p, Annexes, Bibliographie, Index des nom, index thématique.

Il s’agit d’un ouvrage longuement médité et documenté avec un grand souci d’exactitude sur la question lancinante qui nous oblige à comprendre et pas seulement à expliquer, pourquoi les violences cruelles les plus extrêmes et le génocide réapparaissent au tournant du siècle, comme si ce qu’on croyait écarté pour toujours depuis la défaite de l’Hitlérisme, représentait finalement une tendance essentielle de l’usage politique de la guerre.

Sémelin va chercher cette compréhension en partant des « imaginaires de la destructivité sociale » en montrant que par une rationalité délirante, l’imaginaire de la peur conduit à vouloir détruire le « eux » pour sauver le « nous ». Il décrit ensuite les processus qui mènent « du discours incendiaire à la violence sacrificielle » (en Allemagne nazie à l’étape de la nuit de cristal). Le troisième chapitre décrit le contexte international et ce qui produit avec le retour des guerres ethniques une banalisation des massacres et l’enchaînement au Rwanda ou en Bosnie dans l’indifférence première des États.

Le phénomène les plus étranges dans la guerre qui devient ethnique, c’est le moment où « la guerre transforme les voisins en ennemis ». Mais en même temps, l’organisation des massacres vient d’en haut, comme la guerre elle même. Le chapitre V dit comment le vertige qui paraît venir d’en bas vient en fait d’en haut car ce qui le provoque c’est l’assurance de l’impunité qui rend tous les débordements possibles donc réellement réalisables comme fantasme. Au chapitre VI, il énumère et dissèque les usages politiques (« realpolitiques ») du génocide, admettant donc qu’une rationalité politique en définitive peut s’articuler sur le déchaînement des fantasmes, que ce savoir est bien jusqu’à nos jours un élément clé de la governance. Qu’elle soit good ou bad viendrait de son succès ou de son échec (cette remarque plus explicative que compréhensive est plutôt de moi). Dans chacun de ses chapitres, Sémelin assume le rôle de rassembleur des faits qui rendent la comparaison possible et même la classification objective entre les divers processus que nous avons tous en mémoire, non seulement Hitler et les fascismes militaires divers mais les processus africains rwandais et cambodgien qui apparaissent dans notre actualité. Il manque d’une certaine façon deux articulations dans l’énoncé des paradigmes compréhensibles :

1- il ne fait pas un sort à la nuit des longs couteaux qui sert à éliminer la violence populacière de base et la remplace par la violence élitiste des SS à la tête du processus hitlérien ;

2- il ne place pas au centre du dispositif la relation impériale coloniale qui donne lieu à des génocides pour l’exemple, rationellement organisé par les États, et devant produire de la soumision ; c’est l’énorme accumulation de savoir politique de la violence extrême par les démocraties ellesmêmes dans leur espace colonial, qui faisait que Churchill pouvait conserver de 1929 jusqu’en 1938 une véritable estime pour Mussolini malgré ses exactions coloniales. Le fascisme espagnol et latino-américain peut être considéré comme semi-colonial.

C’est un pont indispensable à la compréhension des massacres. Sans cette passerelle, il est difficile de faire un sort compréhensible au massacre de Sabra et Chatila et aux aspects les plus fascisants du colonialisme sioniste que l’empire britannique (puis américain) a organisé comme méthode de domination indirecte du Moyen-Orient. On peut diverger avec la mise en ordre des facteurs et la hiérarchisation des couches de rétrocausalité dans chacun des cas mais il est certain qu’il s’agit d’un premier ouvrage de base visant l’ensemble de la problématique par un de nos spécialitstes les plus compétents de la guerre et de la Paix. Alain Joxe

Stockholm International Peace Research Institute, SIPRI Yearbook 2005 Armaments, disarmament and international security, Oxford University Press, Oxford, 2005, 854 p., glossaire, chronologie, résumés, index.

L’édition 2005 de l’annuaire du Sipri prolonge les rubriques essentielles couvertes par ce travail essentiel : dépenses militaires, production d’armements, ventes d’armes, état des forces nucléaires, moyens de non-prolifération et contrôle des armements. À cela il ajoute des monographies bienvenues comme une étude de la politique libyenne de renonciation aux armes nucléaires, biologiques et chimiques ainsi qu’aux missiles balistiques. Évidemment indispensable. Jean- Paul Hébert


 


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