25 octobre 2005
Mise à jour économique et sécuritaire de la doctrine Monroe
En 1994, lors du premier sommet des Amériques, B. Clinton avait prôné « l’Association des démocraties », un « nouveau partenariat » continental et placé les aspects économiques au centre du programme : Zone de Libre Échange des Amériques (ZLEA) devient le phare de la nouvelle navigation.
Cette mutation n’a pas suscité beaucoup d’enthousiasme, car dès 1995, une année après la signature du NAFTA - le North American Free Trade Association, Canada, États-Unis, Mexique - qui constituait le modèle à suivre pour la ZLEA, le Mexique s’était vu confronté à la pire de ses crises économiques. Depuis lors, on vit s’accentuer la crise économique et l’instabilité depuis le Vénézuéla jusqu’à l’Argentine, sans épargner le Brésil.
Les réticences contre la ZLEA, tournèrent à l’opposition ouverte, lorsque Clinton plaça de nouveau en tête du programme économique la sécurité hémisphérique : en mai 2000, devant la 30è conférence du Conseil des Amériques, il articule la ZLEA et le Plan Colombie, signé par Washington et Bogotá en 1998) [1].
L’ensemble des pays frontaliers de la Colombie, la Bolivie et Panamá, directement concernés, refusent d’intervenir dans les « affaires internes » de la Colombie ». Profitant de cette prise de position collective et des élections présidentielles en cours aux États-Unis, le Brésil, suivi par le Vénézuéla, bat alors le rappel, pour que l’Amérique latine agisse d’urgence d’une seule voix. L’Argentine, en pleine crise économique est abandonnée à son sort par les États-Unis, et se replie sur le Brésil.
La Bolivie, le Pérou, le Vénézuéla s’approchent du Mercosur que le Chili va rejoindre aussi en tant que pays invité. L’éphémère Projet des Amériques de Clinton, révélait que la sécurité hémisphérique restait, même en temps de paix, le pivot de la domination politique et économique.
Les Républicains ont gagné les élections aux États-Unis, grâce au vote de l’émigration latino-américaine. Bush proclame alors « en tant que voisin, l’Amérique latine est notre priorité ». Il lance la négociation des Traités de Libre Commerce (TLC) avec l’Amérique Centrale, cherchant à affaiblir le MERCOSUR. Le Congrès approuve la procédure de fasttrack authority.
Malgré tout, le premier quadriennat de Bush n’aboutit qu’à un seul TLC, celui signé avec le Chili.
Perte de contrôle américain ?
Les pressions de Washington sur son Sud n’ont donc pas été à la hauteur. Quelques jours avant la réunion du Conseil de Sécurité sur l’Irak, Washington se disait certain de l’appui du Chili et du Mexique. Les deux pays latino-américains ont voté contre, ralliant tous les États d’Amérique du Sud, sauf la Colombie, ce qui a encouragé ’64’autres membres non permanents (Pakistan, Angola, Cameroun et Guinée) à ne pas céder à la pression américaine. Six mois après l’invasion de l’Irak, lors de la session de l’OMC à Cancun (septembre 2003), le G-21 (dont tous les pays d’Amérique du Sud sauf l’Uruguay) exige l’élimination du dumping sur les produits agricoles des États-Unis et de l’Union Européenne. « Les vrais gagnants à Cancun ont été les pays du G-21 » à reconnu le président du Conseil de l’UE, R. Prodi [2].
« L’échec de Cancun annonce celui de la ZLEA », titre en premier page La Jornada du Mexico cinq jour après. Peut-on dire que la priorité latino américaine avait fait place dès 2001 à une priorité moyen-orientale et que Bush a ainsi perdu la main dans son Sud stratégique par une sorte de négligence ?
Chavez : récupération du pétrole pour le développement
Cette hypothèse paraît confirmée par l’apparition du "phénomène Chavez » : sa « légitimité latinoaméricaine » s’est étendue de façon surprenante non seulement vers Cuba mais vers le Continent.
Dès son arrivée au pouvoir en1999, il avait placé l’intégration latino-américaine au coeur du programme de la République Bolivarienne de Vénézuéla et le pétrole au coeur de sa diplomatie. Le pétrole vénézuélien à prix préférentiel ravitaille l’île contre une assistance en médecins et éducateurs. Le deuxième bénéficiaire fut l’Argentine de Kirchner.
Lors du 3è sommet des chefs d’État de la Communauté des Caraïbes - Caricom en décembre 2001, Caracas et la Havane prônent l’Alternative Bolivarienne pour les Amériques, une intégration « basée sur la coopération et non sur la concurrence ».
En 2001-02, dans le cadre de l’ALBA Caracas propose la création d’un Fond Monétaire latinoaméricain, d’un Club des débiteurs et un Référendum pour le moratoire de la dette des pays en développement. La tentative de putsch, en avril 2002, est moins surprenante que le fait que le coup d’état soutenu par les États-Unis ait complètement échoué. Renforcé par l’appui du peuple et des Forces Armées, M. Chavez relance le projet de PetroSur (qui envisage de réunir les entreprises pétrolières publiques d’Argentine, de Bolivie, du Brésil, d’Équateur et du Vénézuéla) et le projet de PetroCaraïbe, Dès 2003, l’Argentine, le Brésil et plusieurs pays de l’Amérique Centrale et des Caraïbes signent des traités avec Pedevesa (Petroleos de Vénézuéla S.A.).
Lors de la 4è Rencontre de l’hémisphère sud-américain contre la ZLEA (La Havane, mai 2005), Caracas et la Havane officialisent leur proposition sur l’ALBA ; en mars 2005 lors de la prise de possession du nouveau président uruguayen, Argentine, Brésil, Uruguay et Vénézuéla déclarent leur volonté de renforcer l’intégration sous-régionale. En dépit des menaces américaines contre le « néo-populisme radical », Caracas met fin au traité de coopération militaire avec la puissance hégémonique, et passe une importante commande d’armements à la Russie, au Brésil, à la Chine et à l’Espagne. Chavez à l’ONU accuse les États-Unis de ne pas respecter l’Organisation et suggère qu’elle transfère son siège vers un pays du Sud.
L’Amérique latine : une identité stratégique active
Le directeur général de la filiale vénézuélienne de Total, G. Buresi, affirme que, selon les hypothèses actuelles, les réserves de brut extralourd de la ceinture de l’Orénoque
pourraient être comparables à celles de l’Arabie saoudite « [3].
Le contrôle par les pays latino-américains de leurs réserves et de leurs ressources en pétrole devient un enjeu macroéconomique/ macro-politique. La guerre contre les narcotraficants et les FARC orchestrée autour du plan Colombia piétine. Washington visait à confédérer par ce biais les efforts de la région Andes-Amazonie, en vue d’un contrôle général militaire et économique. Ce projet périclite, le paramilitarisme narco gagne du terrain politique en Colombie isolant le régime de ses voisins, quand un certain populisme, et le nationalisme militaire des armées andines regagne du terrain. Avec une certaine souplesse, l’affirmation d’une autonomie latino-américaine par rapport aux plans purement dérégulateurs de Washington est devenue palpable.
José Sabogal
[1] « We have to win in Colombia. We have to win the fight for the Free Trade Area of the Americas. We have to prove that freedom and free markets go hand in hand... »
[2] El Grano de Arena, ATTAC n°207, 22-09-03.
[3] Vénézuéla : le pétrole au coeur de la diplomatie », B. Vignaux, Le Monde Diplomatique