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Inflexions n° 16, 2011, « Que sont les héros devenus ? »

Par Alain Joxe, 22 mars 2011

Le retour des héros ? Numéro affichant bien sûr la mélancolie, induite par l’évocation de Rutebeuf, comme si les héros survivent en effet comme des amis communs, plutôt que comme des êtres mythiques. Ce numéro paraît un reflet indirect du désenchantement que constitue les guerres sous commandement américain auxquels sont voués les militaires français et dont l’absurdité s’oppose à la naissance légitime de nouveaux héros. Les héros de ces conflits douteux sont plutôt les journalistes et les militants des ONG. On ne meurt plus pour la patrie, en occident électronique ; on n’arrive pas à mourir pour l’ONU, mais alors quelles Grandes Causes méritent encore qu’on y risque sa vie ? Ce cahier mérite d’être lu. J’en extrais trois contributions :

Le colonel Goya consacre aux héros combattants un article sur les « as » de l’aviation de chasse de la guerre de 14-18 et met en scène un type particulier de combattant, le pilote de chasse est tout aussi héroïque que le chevalier du moyen âge, ou le combattant de l’Iliade toujours en train de fêter sportivement son amour du combat par un professionalisme et une résistance absolue au stress qui lui fait traverser par des centaines de combat des dizaines de survies, exercice semi aléatoire. En décrivant cette culture du duel sportif et de l’indifférence à la mort ou plutôt du plaisir enivrant de la survie, qui demande à la fois des qualités techniques et une accumulation de « chances », et qui s’explique au bout du compte par une hypertechnicité techno-psychologique de la décision rapide dans l’epace temp du combat, Goya dont l’arme est l’Infanterie de Marine ou coloniale dite les ‘Marsouins’ ne décrit pas l’armée de l’air, qui a cessé d’être héroïque pour devenir plus statisticienne. Il raconte que le véritable combattant, qui risque sa vie dans des duels où la rapidité de décision et la connaissance du terrain et du matériel est essentielle, n’a pas disparu, mais il montre à sa façon que les héros sont devenus illisibles, soit parce que leur technicité ne doit finalement presque rien au matériel, dans l’affrontement assez égalitaire, à l’ennemi (asymétrique mais bon combattant), et que le vrai héros de la culture militaire est devenu le matériel ; soit parcequ’il est nécessairement un sans grade. D’où son éloge du sergent Cazzaro « combattant naturel » qui sût sauver le groupe de tête de la colonne prise dans l’embuscade déplorable de la vallée d’Usabeen, le 18/8/2008 . Il faut sans doute laisser à part ou dans l’ombre le fait que la guerre d’Afghanistan ne peut pas célébrer ses héros parce que son objectif à dévié du mandat politique de l’ONU et qu’on ne peut célébrer que leurs qualités combattantes, car le culte des héros se mérite par une décision populaire qui ne peut survenir que par popularité du but politique de guerre...

Dominique Schnapper, dont Inflexions publie une interview, fait d’une certaine façon le procès du néodarwinisme néolibéral, qui aboutirait au « passage du modèle républicain au modèle démocrate ». Sa description pessimiste assimile ce passage à un changement de nature du citoyen, une mutation du citoyen qui revendiquerait passionnément l’égalité comme un droit entrant en contradiction avec la liberté. « Ce qu’on a appelé au XIX° siècle « la question sociale » paradoxalement risque de rendre le droit à l’égalité concurrent du droit à la liberté. Les revendications à l’égalité des droits culturels ou ethnique, dit elle, risquent d’affaiblir les valeurs communes, de séparer les individus les uns des autres, leurs intérêts matériels étant contradictoires. Or l’égalité est un mythe autant qu’une passion. La démocratie ne peut satisfaire cette passion. Personne ne s’estimera jamais égal aux autres... si bien que plus la politique tend à assurer l’égalité de tous, plus on souffre des inégalités qui se maintiennent inévitablement ». Il serait plus exact de remplacer cette description psycho-sociologique du « modèle démocratique » comme individualisme ruinant l’unité de la république et comme croissance déséquilibrée au sein du peuple d’une des deux passions mythiques contradictoires, en parler concrètement comme d’une mutation des élites ex-républicaines. devenues transnationales et chargeant efficacement l’état nation de gérer le démantèlement des caractéristiques sociales de l’état républicain en renforçant les inégalités plutôt que l’inverse. Il me semble que c’est la croissance des inégalités qui menace la liberté, non la croissance de l’égalité. Et pour parler d’équilibre des passions mythiques, n’oublions pas que la Fraternité, troisième passion de la devise républicaine fait partie de la trinité constitutionnelle, pratiquement aussi nicéenne que celle de Saint Augustin, et qu’il est impossible de s’en passer dans un raisonnement républicain sur la démocratie. La reconnaissance par les militaire de l’héroïsme égalitaire devant la mort, comme qualité fraternelle nécessaire de tous les combattants, même civils, même désarmés, mais réclamant le respect des droits de l’homme, reste une représentation plus démocratique, donc plus républicaine que l’inégalitarisme global ou local des élites économiques ou culturelles mondiales.

Le général Paris profite, lui, du titre général du sujet, pour placer paradoxalemment un éloge de Rossel, militaire d’origine « républicain protestant des Cévennes », colonel de la garde nationale, ministre de la guerre de la commune de Paris pendant 10 jours , fusillé à 27 ans en septembre 71 sur un pan de mur de banlieue. Paris rappelle que les ouvriers plutôt favorables à l’Empire (qui a favorisé une ébauche de sécurité sociale et de droit syndical), voient arriver au pouvoir, avec la République capitulatrice de Versailles, Thiers et autres descendants de la bourgeoisie louis-philipparde, et certains individus qui ont appuyé les massacres de juin 1848, 22 ans plus tôt. Le général Paris fait l’éloge de ce polytechnicien sorti second de sa promotion et annonçant par des travaux sur la correspondance de Napoléon qu ’il était un stratège autant qu’un tacticien. Convaincu qu’il fallait poursuivre la guerre contre l’occupant par une guerre d’usure de partisans, inspirée des guérillas espagnoles de 1807 et russes de 1812, Rossel échoue à défendre Paris contre les Versaillais en raison, du désordre de l’incapacité et même de l’ivrognerie des soldats de la Commune et il est condamné par la Commune et emprisonné pour ses échecs et la sévérité protestante de ses essais de reprise en main des unités désarticulées mises sous ses ordres. Echappé de cette prison il reste dans Paris en clandestin et est finalement arrêté jugé et fusillé par les troupes versaillaises. A la fois victime et héros mais non reconnu par son propre camp.

Nul douter que l’ensemble du numéro soit un outil de remise en chantier de l’école stratégique française conviée par l’actualité héroïque maghrébine à revoir de fond en comble les hypothèses globales qui devront structurer un jour une défense nationale euro-républicaine et soocio démocratique globale autonome .

ALAIN JOXE


 


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