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L’Iran, le nucléaire et le processus multipolaire (Alexis Baconnet)
L’Iran, le nucléaire et le processus multipolaire (Alexis Baconnet)
Par Alexis Baconnet,
23 juin 2010
La puissance est la capacité d’un État d’empêcher que l’on modifie son comportement interne et international, et de modifier celui des autres sur la scène internationale, voire dans leurs affaires internes [1] . C’est ce à quoi l’Iran tente d’accéder à travers le nucléaire.
Pourquoi l’Iran veut-il se nucléariser ?
Le monde craint la nucléarisation de l’Iran. Mais le Pakistan, État instable irradié par des conflits et ne bénéficiant pas d’une identité politique ancienne expérimentée, est détenteur de l’arme nucléaire. Sa nucléarisation par mimétisme avec l’Inde eu pour conséquence l’absence de conflit conventionnel entre les deux États. Or, ces conflits sont les seuls de nature véritablement menaçante pour les États.
A l’international et en matière nucléaire, la rationalité des États prévaut. Même dans les pires totalitarismes, le despote sait s’entourer pour commander. La façon dont surgissent et dont sont gérées les crises par la Corée du Nord atteste de la rationalité nucléaire de Pyongyang.
L’Iran procède depuis 1979, à la reprise de contrôle de son processus historique ainsi qu’à la très lente résurrection d’une puissance perdue. 1979 est à l’Iran ce que 1949 est à la Chine, la seconde naissance du pays. L’Iran ne cèdera pas sur le question du nucléaire, tout simplement parce qu’il en a les moyens. Il joue sa crédibilité et sa solidité en tant qu’acteur international. L’invasion américaine de l’Irak en 2003, menée en violation du droit international, sur un motif fallacieux et dans une finalité de prédation énergétique, a scellé l’inflexibilité du régime iranien autour du nucléaire.
A cela s’ajoute l’encerclement militaire américain de l’Iran. L’US Centcom est un dispositif de contrôle disséminant des troupes sur un ensemble riche en pétrole et gaz, s’étendant de l’Asie centrale à la Corne de l’Afrique, et de l’Égypte au Pakistan, en englobant la Péninsule Arabique. Sans compter le soutien à Israël.
La stratégie nucléaire de Téhéran doit être replacée dans un système prenant en compte prolifération nucléaire horizontale (Inde, Israël, Pakistan, Corée du Nord ) et prolifération nucléaire verticale de Washington, la réduction des stocks de têtes nucléaires important peu eu égard à la technologie antimissile ainsi qu’à la supériorité qualitative des vecteurs et des SNLE américains.
Crise, conflit et reconnaissance
La crise est une situation de rupture avec une situation antérieure plus ou moins stable. Le conflit est une situation d’opposition entre deux entités ne parvenant pas à s’entendre. Le conflit est un instrument de sortie de crise non nécessairement violent. Puisque sa concrétisation n’est pas évidente mais découle au contraire de la volonté des acteurs, le conflit est un luxe. Il est le gage suprême de la reconnaissance, parce qu’en acceptant de s’affronter les deux entités se reconnaissent comme existantes [2].
En mal de reconnaissance internationale, l’Iran vit une crise nucléaire internationale et un conflit politico-diplomatique avec les États-Unis et la troïka européenne. Téhéran doit être persuadé que l’absence de reconnaissance dont il souffrait jusqu’alors est en voie de disparition. Il s’agit d’un point important attestant de l’appartenance de Téhéran à la société internationale. La volonté iranienne autour du nucléaire, en dépit de son caractère nébuleux et des oppositions internationales rencontrées, est prise en compte. Ce constat mérite d’être souligné afin de servir de base à toute élaboration de solution.
Et si l’Iran accédait au nucléaire militaire ?
Le nucléaire interdisant les conflits conventionnels de grande ampleur, le monde peut vivre avec un Iran nucléaire. L’ arms control n’est pas destiné à faire disparaître les armes nucléaires ou à empêcher tout nouvel État de s’en doter. Par essence, il s’agit d’un mécanisme destiné à limiter le plus possible (dans le temps et/ou dans l’espace) la prolifération nucléaire.
Le monde ne devient pas plus chaotique, dangereux et proliférant que par le passé. Durant la Guerre froide, les États-Unis, l’URSS, la Grande-Bretagne, la France, la Chine, la Suisse, l’Ukraine, l’Afrique du Sud, le Brésil, l’Argentine, l’Inde et Israël ont acquis, possédé temporairement ou se sont beaucoup intéressés à l’acquisition de l’arme nucléaire. Depuis 1989, seul le Pakistan s’est doté du feu nucléaire.
L’organisation bipolaire de la Guerre froide permettait aux deux superpuissances de faire régner l’ordre. Les crises y étaient rares mais aiguës (Corée, Suez, missiles cubains). Le sentiment actuel d’extrême dangerosité est dû à l’organisation unipolaire sous hegemon américain. L’asymétrie dans la répartition de la puissance aiguise et multiplie tous azimuts les contestations de l’ordre mondial américano-centré.
Une répartition multipolaire de la puissance mettrait fin à l’hégémonie (non à la puissance) américaine, serait perçue comme moins injuste et inégale, et façonnerait un système aux crises peut-être plus fréquentes mais moins intenses et moins susceptibles de dégénérer en conflits violents.
La naissance d’un système multipolaire passe par l’émergence de nouvelles puissances, indépendantes au sein de leurs espaces régionaux tutélaires : Brésil, Afrique du Sud, Inde, Russie, Chine, Iran. La détention de la puissance passe par la possession du feu nucléaire. Brasilia semble ne pas écarter ce projet ; Pretoria a détenu un arsenal et possède toujours un savoir-faire ; New Delhi détient l’arme atomique ; Moscou et Pékin aussi. Quant au Japon, puissance économique et politique émergée, ses connaissances technologiques lui permettent, selon une stratégie de dissuasion virtuelle (weaponless deterrence) de convertir rapidement sa technologie nucléaire civile en technologie nucléaire militaire.
L’Iran puissance, et donc l’Iran nucléaire, constitue une des étapes de la multipolarisation du système international, elle-même condition d’un apaisement des relations internationales et d’une réduction de l’agressivité autour des questions nucléaires.
A court terme, si l’Iran fait le choix du nucléaire militaire, il ne sera pas pour autant en mesure de se hisser au niveau offensif des principales puissances de ce genre. Dans cette optique, la constitution d’un stock d’armes est essentiellement d’ordre dissuasif [3], le but étant avant tout de sanctuariser son espace national et d’éviter ce qu’à connu l’Irak.
Si l’Iran posait un si grand danger, pourquoi Washington ne l’a pas attaqué en 2003, au lieu d’attaquer l’Irak qui ne menaçait personne ? Durant les soixante dernières années, chaque État qui s’est doté de l’arme atomique est devenu moins aventureux, et dans toutes les zones où ont été introduites des armes nucléaires, les guerres de grandes envergures ont disparu [4].
Dans un processus de multipolarisation du système international à moyen et long terme, l’Iran semble destiné à exercer un rôle de puissance régionale au Moyen-Orient. La prise en compte de la volonté de Téhéran d’accéder à la puissance en tant que garantie de la non immixtion étrangère dans ses affaires, devrait orienter sa politique nucléaire vers une weaponless deterrence, capable d’assurer : développement du nucléaire civil, bénéfice de la puissance nucléaire « désarmée » et sauvegarde de l’intégrité du TNP et de l’AIEA.
[1] Définition réalisée à partir de celle de Christian Malis présentant la puissance comme la capacité de modifier le comportement des autres acteurs de la scène internationale, Christian Malis, « Puissance » in Thierry de Montbrial (dir.), Jean Klein (dir.), Dictionnaire de stratégie, Presses Universitaires de France, Quadrige, Dicos Poche, Paris, 2006, p. 433.
[2] Cela n’empêche pas, comme dans le cas des génocides, que certains conflits aspirent à une disparition/destruction de l’autre, et donc à terme, à une négation de l’existence de l’autre. Il n’en demeure pas moins qu’ils sont une reconnaissance (temporaire) de l’existence de l’autre.
[3] D’après le général Leonid Ivachov, ancien chef d’état-major de l’armée russe, cité par Marie Jégo, « Nucléaire, gaz, armement : le partenariat Moscou-Téhéran se renforce », Le Monde, 27 février 2009.
[4] Interview : Martin Van Creveld, « Is Iran Really a Threat to the United States and Israel ? », Executive Intelligence Review, 31 mars 2006 ; « The World can live with a Nuclear Iran », The Jewish Daily Forward, 24 septembre 2007
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