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Industrie de défense en Amérique du Nord, une nouvelle dynamique prend forme (Yves Bélanger et Aude-Emmanuelle Fleurant)
Industrie de défense en Amérique du Nord, une nouvelle dynamique prend forme (Yves Bélanger et Aude-Emmanuelle Fleurant)
Par Aude-Emmanuelle Fleurant,
Par Yves Bélanger,
19 avril 2010
En février 2010 l’administration Obama déposait au Congrès une proposition budgétaire record pour le ministère de la Défense de 708 milliards de dollars pour l’année 2011. Le document annonçait simultanément des dépenses substantielles de 159 milliards de dollars pour les interventions militaires en Irak et en Afghanistan et une hausse de 2,3% du budget de base du ministère de la Défense. L’industrie devrait en retirer un chiffre d’affaires comparable à celui affiché pendant les meilleures années de l’administration Bush avec des achats en équipements s’élevant à 137 milliards de dollars en 2011 uniquement. Plusieurs programmes se voient proposer un apport financier consistant dans les domaines aéronautique, terrestre, maritime et des communications. Certains, annulés en 2009 comme le controversé Future Combat Systems, ont refait surface sous d’autres appellations et dans des versions moins coûteuses. Néanmoins, l’industrie s’inquiète.
QDR 2010
Si les commandes à court terme s’annoncent prometteuses, il en va tout autrement des perspectives à long terme. Au moment où la plus récente proposition budgétaire est déposée, le nouveau rapport de la Quadrennial Defense Review annonçe des changements radicaux. D’abord, le Pentagone prévoit l’abandon du maintien d’une capacité à affronter simultanément deux guerres régionales conventionnelles qui avait constitué le cadre de planification privilégié dans l’après-guerre froide. Il le remplace par une stratégie de sortie des guerres actuelles complétée d’une vision d’avenir axée sur la gestion de conflits moins intenses, mais plus dispersés sur la scène internationale. Le rapport de la QDR porte ainsi un jugement sévère sur la stratégie de projection et de recours à la force privilégiée par le précédent gouvernement. Il est maintenant question de placer la priorité sur les politiques défensives, d’investir davantage dans le contrôle de la prolifération des armements, notamment nucléaires, de remettre au devant de la scène les efforts de prévention des conflits et de redonner vie aux partenariats internationaux. Ultimement, une ixième révision de la politique d’achat est formalisée et déjà en phase d’initiation. Il s’agit d’insuffler plus de rigueur et de réduire le nombre des programmes aux budgets titanesques. Un aspect plus nouveau de la présente réforme de l’acquisition est celui concernant "l’insourcing", c’est-à-dire la volonté de remettre entre les mains des fonctionnaires du ministère de la Défense un certain nombre de tâches (services, gestion de programmes, etc.) qui avaient été confiées à l’entreprise privée dans les années 1990 et 2000.
L’industrie américaine reçoit ce message avec inquiétude car elle entrevoit un avenir moins généreux à son endroit et plus difficile à gérer. L’année 2012 pourrait fort bien marquer le début d’une nouvelle phase de baisse de revenus imputable, dans un premier temps, aux réductions de dépenses liées aux conflits et, dans un second temps, à l’intensification d’un mouvement de redéploiement des ressources vers des technologies qui feront moins appel à des équipements lourds et coûteux. Le budget 2011 prévoit déjà une réduction de 7% en deux ans des sommes affectées à la recherche et au développement, un domaine autour duquel se planifie généralement le futur des intégrateurs en défense.
Vers le marché civil ?
Plusieurs leaders du marché ont compris le message et ont amorcé le travail de révision de leurs plans d’affaires. Depuis le début de l’année 2010, les stratégies d’adaptation se multiplient. La division militaire de Boeing vient par exemple de se donner une mission axée sur le développement des technologies spatiales et de la sécurité informatique. De son côté Lockheed-Martin fusionne des divisions existantes, dans la foulée de l’annulation de certains programmes, dont celui du remplacement de l’hélicoptère présidentiel, et cherche des avenues de diversification. Un intérêt prend actuellement forme pour les énergies renouvelables. BAE North-America vient d’amorcer un processus d’analyse de technologies commerciales prometteuses pour lesquelles il planifie d’ailleurs des visites à l’étranger. Ayant sans doute été inquiété avant tout le monde du niveau élevé de sa dépendance à l’endroit du marché militaire, General Dynamics a, de son côté, lancé sa diversification il y a dix ans avec l’achat de l’avionneur civil Gulfstream.
Pourquoi ces promoteurs de la stratégie de repli sur le cœur de métier militaire au cours des années 1990 se tournent-ils maintenant vers le domaine commercial ? Ces groupes savent qu’ils ont poussé à sa limite, en Amérique du Nord du moins, le processus de concentration en défense et pensent que ni les instances politiques, ni les tribunaux ne les autoriseront à reprendre à grande échelle le processus d’acquisition et fusion qui, en plus d’assurer leur survie il y a vingt ans, les a considérablement enrichi au cours de la dernière décennie. Leurs options sont aujourd’hui différentes. Elles peuvent accepter l’inévitable et se résigner à décroître en attendant des jours meilleurs, certaines le feront. Elles peuvent également tenter de s’immiscer plus qu’elles ne le font déjà dans le processus de réorganisation de l’industrie européenne et y gruger des parts de marché, tout en sachant qu’elles ne seront pas forcément accueillies à bras ouverts. Par ailleurs elles peuvent miser sur le marché d’exportation et on peut parier sans risque qu’elles le feront toutes. Mais ce marché est compétitif. De surcroît, les ventes d’armes à l’étranger font tourner les usines mais n’alimentent que marginalement le bassin formé des scientifiques et ingénieurs qui est l’âme des grands groupes en défense. Elles peuvent enfin tenter de convaincre le gouvernement américain de les laisser se regrouper tout en ouvrant grandes les portes du marché intérieur américain à la concurrence étrangère. Toutefois, parce que les démocrates traditionnellement plus protectionnistes sont au pouvoir, cette option pourrait se révéler impraticable. Elles cherchent donc d’autres solutions et, parmi celles qui s’offrent, figure un redéploiement vers le marché civil.
Nouvelle concurrence ?
Or la conjoncture est plutôt favorable à ce genre de manœuvre. Ayant échappé à la récession amorcée en 2007, plusieurs grands groupes militaires ont engrangé d’importantes liquidités qui leur allouent une marge de manoeuvre indéniable sur le plan financier. De surcroît, les bourses sont encore hésitantes et plusieurs titres se négocient à des niveaux qui permettent d’entrevoir un rendement intéressant.
Subsistent les résistances inhérentes à la culture militaire qui a notamment provoqué le rejet des expériences de diversification au milieu des années 1990, lorsque le marché de la défense était au plus mal. Aujourd’hui la situation est un peu différente. Les grands groupes de défense se sont transformés au fil des années. Ils se sont financiarisés et s’apparentent aujourd’hui à la plupart des grands conglomérats de la planète.
Pour les alliés des Américains qui risquent fort de voir débarquer sur leur territoire ces nouveaux riches en mal de croissance, le danger est et restera pour un bon moment de voir échapper à leur contrôle des acteurs clés de leur développement stratégique. Il y a quelques mois le gouvernement canadien est intervenu pour interdire la vente de la société MDA (un fleuron de son industrie spatiale) au munitionnaire américain Alliant Tech. Laissera-t-on maintenant les Boeing et Raytheon de ce monde écumer le bassin des technologies civiles les plus novatrices sans réagir ? La question est posée.
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