CIRPES - Centre Interdisciplinaire de Recherches sur la Paix et d'Etudes Stratégiques
---------------------------
<naviguer>
---------------------------

Le débat stratégique

L’équipe

Les Cahiers d’études stratégiques

Le débat stratégique N° 108 - Mars 2010

Le débat stratégique N° 102 - Mars 2009

Le débat stratégique N° 90 - Avril 2007

Le débat stratégique n° 100 -Novembre 2008

Le débat stratégique N° 101 - Janvier 2009

Le débat stratégique N° 103 - Mai 2009

Le débat stratégique N° 104 - Juillet 2009

Le débat stratégique N° 105 - Septembre 2009

Le débat stratégique N° 106 - Novembre 2009

Le débat stratégique N° 107 - Janvier 2010

Le débat stratégique N° 109 - Mai 2010

Le débat stratégique N° 110 - Juillet 2010

Le débat stratégique n° 111-112 sept-nov 2010

Le débat stratégique n° 79 - Mars 2005

Le débat stratégique n° 80 - Eté 2005

Le débat stratégique n° 81 - Septembre 2005

Le Débat stratégique n° 82 - Novembre 2005

Le débat stratégique n° 83-Janvier 2006

Le débat stratégique n° 84-Mars 2006

Le débat stratégique N° 85 Mai 2006

Le débat stratégique N° 86-Juillet 2006

Le débat stratégique n° 87 Septembre 2006

Le débat stratégique N° 88-Décembre 2006

Le débat stratégique N° 89-Janvier 2007

Le débat stratégique n° 91 Mai 2007

Le débat stratégique n° 92 Juillet 2007

Le Débat stratégique N° 94 Novembre 2007

Le débat stratégique n°113

LE DEBAT STRATEGIQUE n°114 - 2012

Le Débat stratégique N°93 Septembre 2007

Le débat stratégique N°95-Janvier 2008

Le débat stratégique N°96- Mars 2008

Le débat stratégique N°97 Juin 2008

Le débat stratégique N°98 Juillet 2008

Le débat stratégique N°99 Septembre 2008

---------------------------
<dans la même rubrique>
---------------------------

Note de lecture : le faux, un art de survie en milieu hostile ! (Michel Rogalski)

Note de lecture : Atlas 2009-2010. Panorama économique du marché de la sécurité (Jean-Paul Hébert)

ATR - De Havilland : Concurrence vs politique industrielle (Jean-Paul Hébert)

Industrie de défense en Amérique du Nord, une nouvelle dynamique prend forme (Yves Bélanger et Aude-Emmanuelle Fleurant)

Note de lecture analogique : la 5e colonne (Alain Joxe)

TKMS vogue vers les Émirats, la consolidation navale européenne fait naufrage (Louis-Marie Clouet)

Édito : Analyse stratégique de la crise grecque (A. J.)


Bienvenue > Le débat stratégique > Le débat stratégique N° 108 - Mars 2010 > L’Amérique en Haïti ou les ambivalences de la sécurité globale (Alexis Baconnet)

L’Amérique en Haïti ou les ambivalences de la sécurité globale (Alexis Baconnet)

Par Alexis Baconnet, 19 avril 2010

Alors qu’Haïti vient d’être ravagé par deux séismes, l’Amérique déploie sur l’île une action humanitaire d’urgence destinée à pallier la destruction des modestes infrastructures. On peut néanmoins s’interroger sur le fait que cette action soit encadrée par le commandement militaire US Southcom au moyen de forces spéciales, du 22e Marine Expeditionary Unit, de la 82e Airborne et du porte avion nucléaire USS Carl Vinson. L’armée est dans chaque État, une des institutions la mieux dotée pour affronter les crises. Mais il peut paraître étonnant qu’elle intervienne au sein d’une crise de nature purement humanitaire et n’ayant pas d’implications sécuritaires au sens classique du terme. C’est compter sans les bouleversement doctrinaux que connaît le concept de sécurité depuis trois décennies. En Occident, notamment dans les mondes anglo-saxon et scandinave, depuis les années quatre-vingt, mais surtout depuis la fin de la bipolarité, la sécurité connaît un changement de paradigme. Si le concept classique de sécurité est centré sur l’État et raisonne en termes de dangers, d’ennemis, d’armées et de guerres, il en va plus largement des « nouveaux » concepts de sécurité. Les théories de la sécurité humaine [1] ont d’abord proposé de prendre en compte un champ sécuritaire plus vaste que les questions militaires, afin de mieux pourvoir aux besoins des populations en détresse. C’est la focalisation sur l’individu et les populations civiles, et l’agrégation des problèmes liés à la guerre, à la criminalité, aux catastrophes humanitaires et sanitaires, aux cataclysmes naturels... dans le but de sécuriser l’humanité. Ensuite, les théories de la sécurité globale se sont développées, par émulation, en reprenant la même largeur de champ, au nom du bien commun, mais surtout de l’intérêt national. Ce renouveau sécuritaire est permis depuis 1989, par la conjonction de plusieurs facteurs. D’abord la disparition de l’ennemi désigné et identifiable qu’était le bloc Est et la naissance de la mondialisation. Cette absence d’ennemi a engendré une crainte de ne pas identifier à temps le nouvel ennemi qui se manifesterait, et de ne pas parvenir à élaborer une théorie de la sécurité nationale. Cela est aussi permis par une conjoncture intellectuelle humanitaire propice, née avec les interventions en Somalie et dans les Balkans. Cette conjoncture procède elle-même d’une modification du rapport à la mort dans nos sociétés occidentales, qui ayant réalisé leur transition démographique, ne sont plus confrontées à une forte mortalité. La mort ne peut plus être envisagée, y compris au sein des sociétés observées au prisme des médias. La menace de l’ennemi étatique n’étant plus évidente, les opinions publiques réclament davantage de protection, pour elles-mêmes et pour les civils du monde entier. L’époque accouche de la sécurité globale.

Sécurité globale

Ce concept est cependant hautement versatile. La sécurité classique raisonne en termes d’ennemis, la sécurité globale en termes de menaces, ce qui ouvre la voie à un dangereux flou conceptuel. Comment identifier les limites de ce qui relève de la Défense et donc du danger ultime, et celles de ce qui relève de l’humanitaire, de la police, de la politique ou de l’économie... ? Si tout devient question de sécurité, le risque est de voir les appareils sécuritaires étatiques s’immiscer dans tous les domaines, au risque d’occulter les véritables dangers derrières des menaces d’une dangerosité moindre ou de permettre à certains États de dissimuler dans leurs politiques et leurs discours de sécurité humaine/globale, une stratégie nationale ? En Haïti, la sécurité humaine cache-t-elle l’intérêt national américain ? L’Amérique se déploie comme sur un théâtre de guerre, sous l’égide du Southcom, en s’assurant la maîtrise de l’espace aérien (contre qui ?) et le contrôle de l’aéroport de Port-aux-Princes (au point de délayer l’évacuation des ressortissants français et l’atterrissage d’un avion hôpital français), en organisant des largages de vivres comme sur un champ de bataille, en déployant des forces spéciales, en mobilisant une division parachutiste et un porte avion nucléaire (pour sa production d’eau potable ou pour dissuader ?)... Washington craindrait-il de ne pas contrôler l’île le premier ? Une telle militarisation de l’humanitaire [2], toujours en parfaite cohérence avec le concept de sécurité globale, abolit un peu plus encore la distinction déjà ténue, entre temps de paix et temps de guerre.

Une démonstration stratégique

Où trouver les raisons d’une telle démonstration de puissance ? D’abord dans le fait géopolitique, par lequel Washington considère l’Amérique latine comme son espace tutélaire. Ensuite dans la proximité d’Haïti avec les côtes américaines, mais plus spécialement des côtes de l’État libre associé aux États-Unis de Porto Rico. Puisque les États-Unis abritent la plus grande partie de la diaspora haïtienne, il s’agit peut-être de ne pas susciter de rancœurs au sein même de la population américaine, ainsi que de limiter, en amont, les risques d’afflux de réfugiés écologiques. Plus généralement, l’Amérique craint peut-être une déstabilisation régionale des suites des mouvements de populations ou encore des possibilités d’effondrement de l’État haïtien. On compte des bases militaires ou des facilités accordées aux forces armées américaines dans les pays suivants : Antigua, Porto Rico, Aruba, Curaçao, Guantanamo, Salvador, Honduras, Costa Rica, Panama [3], Pérou, Colombie, Paraguay et Argentine. L’enjeu est de ne pas laisser se constituer un effondrement socio-étatique potentiellement vecteur de criminalité (et donc de mise en danger de la Défense d’après les doctrines de sécurité globale), à proximité d’intérêts militaires américains. Une telle intervention, au prétexte de l’action humanitaire, peut également constituer un pré-positionnement à proximité du Vénézuela, plus que jamais opposé à la doctrine Monroe des États-Unis, prompt à fustiger la présence de bases américaines en Colombie, instigateur de l’Alliance Bolivarienne pour les Amériques (ALBA, organisation au sein de laquelle Haïti, mais aussi l’Iran et la Russie sont observateurs) et marché d’armements pour Moscou. Le Southcom est investit de missions extrêmement disparates : maintien de la stabilité de l’hémisphère occidental, lutte anti-drogue et contre-narcoterrorisme, exercices multinationaux, promotion des droits de l’homme et assistance humanitaire. Ses missions totalisantes sont typiques d’une conception globale de la sécurité. L’intervention de Washington peut aussi être un outil publicitaire destiné à rehausser une Amérique marquée par les années Bush, ainsi qu’un moyen de détourner l’opinion publique occidentale du chaos irakien, du nucléaire iranien et de l’enlisement en AfPak. La sécurité humaine est une arme à double tranchant. Le paradoxe serait de mettre en danger la sécurité internationale avec un concept justement mis au point pour la garantir.


[1] Pour une réflexion sur les origines, le fonctionnement et les implications de la sécurité humaine, voir Jean-François Rioux (dir.), La sécurité humaine. Une nouvelle conception des relations internationales, L’Harmattan, Collection Raoul-Dandurand, Paris, 2001, 366 p.

[2] Sami Makki, Militarisation de l’humanitaire, privatisation du militaire, Cahiers d’études stratégiques, CIRPES, Paris, 2004, 300 p.

[3] « Panama agrees to host two US naval bases, Ria Novosti, 28 septembre 2009

 


Imprimer cet article

Cet article au format PDF

  [Haut de page]