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Note de lecture analogique : la 5e colonne (Alain Joxe)
Note de lecture analogique : la 5e colonne (Alain Joxe)
KOYRÉ, La 5e colonne, 1945 (Réédition 1997)
Par Alain Joxe,
19 avril 2010
Koyré sortait périodiquement de la philosophie des sciences pour faire de l’anthropologie politique, sans entraves. Gaulliste, il cherche, en 45, à penser Vichy dans ce court essai : il rappelle que le terme cinquième colonne est dû à Franco (Quatre colonnes franquistes se dirigeaient sur Madrid mais la « cinquième colonne », (celle des classes sociales franquistes, dans la ville) devait lui assure la victoire ; trahison fréquente dans l’histoire. Mais au XIX°s, selon lui « l’Etat national plus ou moins démocratique avait réussi à intégrer les populations et à les lier à l’Etat » si bien que « pratiquement l’ennemi intérieur avait disparu de la cité, » sauf dit-il « dans l’est, où des empires « prisons des peuples » subsistaient, opprimant les nationalités. L’ennemi intérieur y était constitué de séparatismes nationaux. Pendant la première guerre mondiale, les empires centraux avaient éclaté (Habsbourg, Romanov) Le lien national s’était partout montré plus fort sauf en Russie ou dans les pays coloniaux. L’identité nationale et impériale de la Russie, note-t-il, ne s’est réalisée qu’avec l’URSS après la seconde Guerre Mondiale (p. 11-13). Il remarque alors que l’existence de l’ennemi intérieur indique l’existence de groupes non intégrés, non embrassés par le lien social, qui refusent de s’identifier avec le tout de la cité ». La haine entre les composantes peut donc apparaître (p. 15) Suit une typologie empirique des Etats qui parviennent à se maintenir par un « principe unificateur » pouvant être « de trois nature : religieuse, dynastique, nationale ». Les ennemis intérieurs peuvent donc être des minorités de divers types se comportant en « corps étrangers.
La guerre sociale
La cinquième colonne (p. 19) est alors vue comme un ennemi intérieur d’une espèce très spéciale : c’est « un phénomène de guerre sociale » « Elle apparaît quand l’instinct de conservation sociale d’un groupe dominant ou d’une classe en arrive à primer sur la solidarité qui le lie à la cité » « l’intérêt de classe et la haine de classe en arrivent à primer sur la solidarité nationale » Il faut distinguer soigneusement la cinquième colonne, des autres types d’ennemis intérieurs et surtout éviter de la confondre avec l’ennemi intérieur constitué par des groupements de caractère national, animés d’un sentiment de solidarité nationale avec l’envahisseur. La cinquième colonne est un cas particulier rare, de sécession des classes dominantes (minoritaires par définition) à distinguer des anachorèses et des jacqueries majoritaires. « Nous avons reconnu et compris à contre-cœur » dit Koyré, « non pas l’incompatibilité entre la démocratie et le fascisme, ainsi qu’on le dit trop souvent - ceci n’a pas de valeur politique - mais l’impossibilité de la coexistence pacifique entre les états fascistes et les états démocratiques » (p.24-25). Les gens se battent dit-il pour des réalités historiques ; pas pour « la monarchie » ou « la république » mais pour le British Commonwealth ou la République française. » Ou la Mère Russie. L’Espagne franquiste est restée neutre dans la 2° guerre mondiale car elle avait poussé sa guerre civile à l’extrême et la victoire des riches sur les pauvres . A partir de la p. 35 le retour au vocabulaire de Platon (sur les oligarques) ou d’Aristote (sur les ploutocrates) lui permet seul de désigner la cinquième colonne comme la classe riche contre la classe pauvre ; il y a « désaffection croissante des oligarchies pour la démocratie » et finalement « c’est de la défaite de la cité démocratique que l’oligarque espère désormais son salut
Face à la globalisation
Koyré décrit alors (p.49) théoriquement, pourquoi la globalisation pose un problème insoluble à la bourgeoisie : « Si dans la conception bourgeoise pure ce n’est que comme possédant que l’homme est « réellement citoyen et membre de la nation, c’est en revanche comme citoyen et membre de la nation, seulement, qu’il est en droit de posséder et de jouir de la possession de ses biens. » Et il conclut « En reniant la nation, cet homme, cessant d’être citoyen , se renie et se trahit donc lui-même en « devenant quelque chose qu’il abhorre peut être plus que tout au monde : un être sans patrie. » Cette conception du bourgeois national date de 1945. Temps de reconstruction planifiée. L’idée d’une globalisation totale des enjeux économiques et financiers et d’une précarité de la localisation des capitaux productifs, d’une mobilité des entreprises possible presque en temps réel, par adaptation à la temporalité comptable et boursière instaurée par l’électronique, a depuis lors, sérieusement entamé le fondement matériel de l’idéologie patriotique bourgeoise, dont les souvenirs civiques habitent encore le gaullisme, qui refusait la trahison de la nation républicaine voulue par Vichy. Mais on comprend que la sécession des oligarques et la transformation de l’Etat en système sécuritaire de répression plutôt que de protection, est assez avancée, dans la crise actuelle. Cette sécession des classes riches, définition que KOYRÉ donne du fascisme, écrasé en 1945, avait transformé la bourgeoisie franquiste en caste « conquistadora » de l’Espagne populaire. La sécession fascisante contemporaine s’accompagne d’une préparation policière et militaire à la guerre civile, non plus au nom d’un nationalisme local mais au nom d’une gestion moderne de la démocratie libérale globale.
Quelques notes de bas de page
- Ce n’est pas le travail, ainsi que le prétendait le marxisme, c’est l’argent qui s’est avéré ne pas avoir de patrie ; ainsi l’union des prolétaires de tous les pays a-t-elle été beaucoup moins efficace et beaucoup moins réelle que celle des oligarques. L’erreur marxiste est à la fois comique et compréhensible ; le matérialisme économique est une conception typiquement et essentiellement capitaliste ( p.50 note 1)
- Depuis l’évangile nous savons qu’il est difficile à un riche d’entrer dans le royaume des cieux (c’est ce qui explique sans doute la sollicitude particulière de l’Eglise pour les gens de bien) l’héroïsme est facile aux pauvres - ils n’ont rien à) perdre selon le mot de M.. E. MIREAU, directeur du Temps et ministre du premier gouvernement de Vichy.( p. 50, note 2)
- C’est la trahison des classes dirigeantes qui explique le caractère révolutionnaire de la Résistance : il est partout fonction directe du degré de collaboration des dirigeants. (p. 51, n. 1)
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