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Notes de lecture : Les armes nucléaires - mythes et réalités (Ben Cramer)
Notes de lecture : Les armes nucléaires - mythes et réalités (Ben Cramer)
Georges Leguelte, Les armes nucléaires - mythes et réalités, Actes Sud, 2009. (préface de Michel Rocard)
Par Ben Cramer,
3 mars 2010
« Les armes nucléaires ne sont pas seulement plus puissantes que les autres armes de destruction de masse (ADM), elles sont d’une autre nature ». Le Guelte ne donne pas dans la confusion des genres, ce à quoi nous avait entraîné une certaine administration américaine à partir de 1994 pour justifier une panoplie de ripostes....Un amalgame repris dès 2001 par le président Chirac mais qui - tout comme le concept d ‘Etats proliférants ‘- relève du vocabulaire de la ‘comm’. Merci Georges LeGuelte. La mise au point s’imposait de la part d’un homme qui a longtemps été immergé dans cette histoire, d’abord en tant que responsable au Commissariat à l’énergie atomique (CEA), puis à l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) avant de rejoindre les chercheurs de l’IRIS.
Le lecteur qui s’attend à des révélations sur les « trous dans la raquette » de l’AIEA, de la Libye à Taiwan en passant par la Corée du Sud, désolé. Aucune révélation non plus concernant la destruction en Afrique du Sud à la barbe de l’Agence de documents relatifs au programme des maîtres de l’apartheid avant le changement de régime. Bref, aucun scoop à se mettre sous la dent ! Pour Leguelte, l’Agence de Vienne est au-dessus de tout soupçon. Déformation professionnelle ? En tout cas, elle n’a pas à rougir de sa vigilance supposée. C’est pourquoi les pays où elle n’a rien vu, rien entendu, rien voulu savoir ne sont pas listés. Nulle mention d’une éventuelle instrumentalisation/récupération de l’Agence par tel ou tel service de renseignement. A en croire l’auteur qui cherche à discerner les mythes et les réalités nucléaires, il y aurait tout simplement des trafics qui échapperaient à la compétence de l’Agence « comme elle échappe aux service de police et de douanes ».
La genèse des armements nucléaires
Dans ce manuel de 390 pages, LeGuelte a d’autres priorités : il veut retracer la genèse des armements nucléaires. L’"inertie de la guerre froide" a fait que le risque d’un embrasement nucléaire n’a pas disparu. Les ‘ dividendes de la paix’ ont été aussi furtifs qu’espérés. La boulimie mégatonnique relève d’un patchwork dans lequel les postulats politiques tiennent lieu d’analyse stratégique. La course aux armements ne s’est pas épuisée longtemps et elle est même repartie pour un tour. La volonté américaine de booster l’OTAN, lui injecter un second souffle, ce que George Kennan a qualifié de « plus grave erreur diplomatique que l’Occident a commis depuis un demi-siècle » en est une illustration. Avec une inconscience déconcertante, la co-existence au bord de l’abîme se poursuit et dans la logique de ‘MAD’, l’esprit ‘roulette russe’ domine le principe de précaution. A ce propos, un centre de détection américano-russe pour identifier conjointement des informations qui sembleraient anormales est prévu depuis 2001. A Moscou même. Mais ce centre n’a toujours pas vu l’ombre d’un échafaudage.
Leguelte évoque la pression qu’exercent sur les dirigeants à la fois les industries d’armement (« le complexe ») et les extrêmistes (néo-conservateurs). Dans le duel entre Washington et Moscou, comme à l’époque du ‘missile gap’ traduit par ‘déficit en missiles’(sic), les militaires imposent leurs règles, leurs critères, leur tempo, leur dopage. Sur la défense anti-missiles, Le Guelte anticipe un peu et écrit « la défense anti-missiles doit être déployée non pas lorsque les Etats-Unis en auront besoin mais quand elle sera disponible ». Les militaires jouent leur partition dans le concert de la diplomatie atomique. Dans le cadre d’un zeste de désarmement, les protagonistes cherchent toujours une issue de secours, « si les impératifs de la défense nationale l’exigent ». Ainsi, rappelle Le Guelte, lorsque les Etats-Unis ratifient en 1963 le traité d’interdiction des essais atmosphériques (PTBT), ils prennent soin, de rajouter une clause (imposée par les militaires) qui va permettre (jusqu’en 1993), le maintien en veille de toute l’infrastructure pour une éventuelle reprise des essais (page 143).
Focalisation sur le duel
Dans ‘Les armes nucléaires - mythes et réalités’, Leguelte se focalise sur le duel, la compétition dans la comptabilité des vecteurs et ogives des deux ‘Grands’. La France, elle, est un peu marginalisée. A tel point que LeGuelte en arrive à zapper l’essai ‘Gerboise Bleue’ de février 1960, principal perturbateur du duo infernal et qui fut responsable de la fin de la trêve (mars 1958) dans les essais nucléaires atmosphériques, attribuée à Moscou. Et les autres perturbateurs ? Les autres puissances qui ne sont pas signataires du TNP ? Le programme nucléaire d’Israël se limite à une phrase sur l’installation de Dimona et une référence à cet Etat qui “aurait, semble-t-il, assemblé une première bombe en 1967 » (page 150). Et les autres ? Sans mentionner l’Iran, Leguelte rappelle au passage que la construction d’une usine d’enrichissement de l’uranium ou d’un réacteur à eau lourde ne constitue pas une infraction au TNP. D’ailleurs, parmi les pays qui exploitent des usines d’enrichissement d’uranium qui pourraient être converties pour produire de l’uranium enrichi à plus de 90 % figurent le Japon, l’Afrique du Sud, les Pays-Bas et le Brésil. Si l’auteur n’est guère convaincu que l’avenir du régime de non prolifération soit assuré (page 314), il survole curieusement le tour de force qu’a représenté pour les Etats-Unis l’extension indéfinie du TNP (1 ligne page 274). Pourtant, dans le registre des mythes et des réalités, le lecteur aurait bien voulu en savoir davantage sur les pressions, menaces et chantages qu’ont subi des Etats comme le Mexique et l’Afrique du Sud.
Pour l’auteur, les évolutions en cours s’expliquent par une lutte entre les ‘ extrêmistes’ (traduisez les faucons ou va-t-en guerre) et les politiques (p. 129, 131, 142, 285, 311), ceux qui n’auraient pas la gâchette nucléaire facile. Leguelte occulte un peu (trop) les rivalités inter-armes ; il ne s’attarde pas sur le rôle des opinions publiques, qu’il a tendance à sous-estimer, comme à l’occasion du virage à 180 degrés que prend l’URSS de Gorbatchev après Tchernobyl. Michel Rocard qui préface l’ouvrage, va encore plus loin et soutient que l’idée de désarmement nucléaire serait contrée par la naïveté virile des opinions publiques (page 22). Et pourtant, dans le cas de la convention (d’Ottawa) contre les mines anti-personnel, les diplomates reconnaissent eux-mêmes qu’ils ont pris le taureau par les cornes car l’opinion publique était/est en faveur de leur élimination et qu’ils se devaient (dès les années 90) d’en tenir compte.
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