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Les mécanismes de la guerre asymétrique : Quand la guerre se diffuse au sein des espaces civils (Alexis Baconnet)

Par Alexis Baconnet, 1er décembre 2009

Les plaintes contre X des familles de deux des soldats français tués en Afghanistan en août 2008 sont des révélateurs aussi bien des mécanismes polémologiques à l’œuvre au sein des guerres asymétriques que de la nouvelle sociologie des sociétés occidentales.

Dans sa dernière mouture irakienne ou afghane, la guerre asymétrique n’est que la forme portée à son efficience, de celle née durant les guerres d’Algérie ou du Vietnam. Son fonctionnement repose sur le transport de la violence et des ravages de la guerre au sein des espaces civils.

D’abord au sein des espaces civils tactiques, c’est-à-dire en menant la guerre au sein de la population, sans qu’il existe de champ de bataille, et en se dissimulant ou en s’abritant au sein des civils. Les buts sont multiples : tenter d’interdire les bombardements, pousser « le fort » à faire des bavures qui viendront polariser une partie de la population qui restait neutre, bouleverser la psychologie des troupes du fort ou celle de son opinion publique...

L’impact des combats

Dans les guerres actuelles, les combats sont extrêmement restreints, dans leur nombre comme dans leur durée. Les véritables effets de la guerre asymétrique se produisent à l’issu de l’impact des combats, sur l’esprit des troupes, mais surtout sur celui des membres de l’opinion publique, y compris lorsqu’il s’agit des familles de militaires.

Les sociétés occidentales, en dépit de leur avance technologique et de tous leurs progrès, se montrent particulièrement réceptives à ce mode de fonctionnement. Lorsque des soldats occidentaux sont attaqués en Afghanistan, on inflige éventuellement une blessure tactique sur le théâtre afghan, jamais une blessure stratégique, le différentiel de puissance sur le terrain étant trop important.

C’est par le truchement de la psychologie des opinions publiques plus que jamais sensibles aux pertes humaines, que l’ennemi tente d’atteindre ses objectifs stratégiques (c’est-à-dire le désengagement de l’ISAF d’Afghanistan), qu’il s’agisse de « dommages collatéraux » parmi les civils afghans du fait des bombardements, ou de pertes de troupes nationales au combat.

La guerre en mutation

Cette forme de réception occidentale, et notamment française, de la guerre résulte de plusieurs phénomènes. Le premier est sans doute la profondeur des stigmates causées par la violence et l’ampleur des guerres de masse de 14-18 et 39-45. Les citoyens y furent mobilisés par les Etats pour combattre et une majorité de civils y trouvèrent la mort.

Le deuxième phénomène est celui de la confrontation des sociétés développées et pacifiées aux conflits de la Guerre froide (idéologico-stratégiques ou de décolonisation). La Guerre d’Algérie pour la France, la Guerre du Vietnam pour les Etats-Unis ont engagé le contingent et ont été perçues comme inutiles.

Le troisième phénomène, sans doute le plus profond, résulte de la transition démographique de nos sociétés passées d’un régime de mortalités et de natalités élevées, à un régime de mortalités et de natalités faibles. Cette transition change fondamentalement notre rapport à la mort [1] qui n’est plus perçue que comme un accident. Sa possibilité est de plus en plus expulsée par la sécurité physique de nos existences et en tous les cas, sa perception comme une fatalité (en dehors de la mortalité liée à la vieillesse) n’existe quasiment plus. La mort devient inacceptable, tout comme le risque, si infime soit-il.

Une telle sensation, par ce qu’elle signifie (progrès scientifique, sécurité, confort, bien-être, paix) n’est évidemment pas à repousser. Mais il ne faut pas perdre de vue que la sécurité à un prix, et que nos sociétés forment des professionnels de la guerre dans le but de maintenir cette protection. Mais il est caractéristique de la nouvelle anatomie de nos sociétés que désormais, ce refus de la mort se soit répandu au sein de certains personnels militaires et de leurs familles (et non plus au sein des appelés comme en Algérie ou au Vietnam), a fortiori au sein de familles de personnels des troupes de chocs comme les parachutistes d’infanterie de marine.

Le poids des séquelles mémorielles des histoires européennes (guerres mondiales), américaine (Guerre du Vietnam) et française (guerres mondiales et Guerre d’Algérie) se conjugue avec les effets de la transition démographique, et sécrètent une réception hyperphobique de la mort et de la guerre, elle-même amplifiée par l’omniprésence d’un matraquage médiatique recourant systématiquement au choc des esprits.

Ainsi, dans le cas français, ce refus, à tort ou à raison, de payer le prix du sang, pour des conflits géographiquement et culturellement éloignés, souffrant à la fois de la mauvaise communication des gouvernements et de la complexité intrinsèque de leurs enjeux, font que l’opinion à du mal à percevoir l’utilité pour la France de voir de jeunes citoyens se faire tuer sur le sol afghan.

Les guerres « irrégulières » ?

Face à l’efficacité d’un tel mécanisme psychologique, force est de constater, avec le spécialiste des guérillas Gérard Chaliand, qu’entre des sociétés capables de payer le « prix du sang » et nos sociétés occidentales fortes de leur avance technologique, l’asymétrie de la guerre est toute relative et il serait plus juste de parler de guerre irrégulière [2]. L’ennemi se nourrit des effets des sporadicités psychologiques qu’il est parvenu à exporter, du théâtre physique de la guerre, à celui des esprits.

Toute la difficulté à comprendre la guerre en Afghanistan, repose sur le problème de la diffusion des intérêts étatiques, mêlant prévention des risques de transformation d’un espace en point de connexion des menaces criminelles, pacification d’une crise risquant de faire tâche d’huile, sécurisation des aires d’approvisionnements énergétiques, verbiage américain sur la Global War On Terror, ambivalence de l’Etat Pakistanais tenu par son armée et dont l’ennemi principal demeure l’Inde, et enfin, organisation sociale bello-centrée de l’ethnie Pachtoune qui constitue le gros des Talibans [3]. Tous ces éléments ne fonctionnent que par truchement, les effets les plus intenses étant toujours indirects. Il est donc difficile de percevoir les causalités et conséquences en dépit de leur existence véritable.

Dès lors, si les variables technologiques et matérielles peuvent être plus ou moins aisément contrôlées, il en est autrement des variables humaines. A l’heure de l’Occident démocratique et pacifié, bénéficiant de l’Etat de droit, l’enjeu principal des guerres asymétriques réside dans le rapport à la mort et les capacités de résilience de ses sociétés, qui de plus en plus, s’avèrent difficilement capables de subir la violence comme de l’exercer.-


[1] Jean-Pierre Derriennic, Les guerres civiles, préface de Pierre Hassner, Paris, Presses de Sciences Po, 2001, pp. 117-126.

[2] Gérard Chaliand, Les guerres irrégulières. XXe-XXIe siècle, Paris, Gallimard, Folio actuel, p. 790.

[3] Pour saisir l’interpénétration des enjeux et rapports de force en Afghanistan, voir notamment Gérard Chaliand, « Quelle stratégie pour sortir de l’impasse en Afghanistan », Le Monde, 14 octobre 2009, « Les Etats-Unis ont toujours su rectifier leurs erreurs », Interview, Libération, 17 octobre 2009.

 


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