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Les populations autochtones dans la tourmente de l’insécurité environnementale (Albane Geslin)

Par Albane Geslin, 1er décembre 2009

À quelques jours du Sommet des Nations Unies sur le Climat, il est plus que temps de tourner le regard vers des populations, désormais très largement marginalisées [1] qui, du fait de leur mode de vie contribuent le moins à la crise environnementale mais en subissent le plus immédiatement les conséquences. Il est plus que temps de dé-techniciser les débats - mettant notamment en questions l’ampleur du réchauffement dans les décennies à venir, le coût optimal des quotas d’émissions de gaz à effet de serre... - pour se rapprocher de l’humain. Plus de 5000 peuples, représentant environ 250 millions de personnes, vivant dans près de 70 Etats, voient, dès aujourd’hui, leur survie menacée par les choix économiques et environnementaux du monde occidentalisé, le droit international demeurant, encore, très largement inefficace.

Les populations autochtones, doublement victimes du changement climatique

Particulièrement vulnérables du fait de leurs rapports étroits avec ce que l’Occident appelle « environnement », ces populations sont directement affectées par les dégradations des éco-systèmes. Outre la désertification, qui affecte le mode de vie des populations pastorales [2], l’on peut mentionner, sans prétendre à l’exhaustivité, le phénomène de montée des eaux (risquant de provoquer la disparition d’une partie du territoire d’Etats-archipels telle l’Indonésie) ou la diminution des ressources alimentaires. Ainsi, en Arctique - où l’atmosphère se réchauffe deux fois plus vite que sur le reste de la planète - près de 400 000 personnes sont menacées par le réchauffement climatique. En effet, le nombre de rennes diminue à raison de la raréfaction des lichens dont ils se nourrissent au cours de l’hiver. Ils disparaissent également en grand nombre, ainsi que cela s’est produit début novembre 2009, noyés par centaines, les passages traditionnels devenant dangereux du fait d’une banquise devenue trop mince. Or, «  if the reinder herding disapears it will have a devasting effect on the whole culture of the Sami people... In that way, (...) climate change is threatening the entire Sami, as a people  » [3]. Outre ces menaces directes, les populations autochtones sont également victimes de certains moyens de lutte contre le réchauffement climatique mis en oeuvre par les pays développés ou émergents [4]. Ainsi en est-il des expropriations et de la déforestation pour la plantation de palmiers à huile, de maïs ou de canne à sucre afin de produire des agrocarburants au Brésil, en Indonésie ou en Malaisie [5]. Plusieurs centaines de milliers d’indigènes de la province indonésienne du Kalimatan ont déjà été expulsées et l’on évoque désormais le chiffre de 60 millions de personnes directement menacées dans leur mode de vie voire leur survie à raison de ces productions à l’échelle mondiale [6]. Il en va de même de l’édification de barrages hydroélectriques, substituts aux centrales à charbon notamment. Un exemple, parmi les plus significatifs, est celui du projet malais de construction d’une série de 12 barrages au Sarawak, sur l’île de Bornéo. Le 1er barrage, en cours de construction [7], va inonder les terres des Penan [8], six villages penan ayant été contraints de migrer dans des zones de repeuplement. Comment parler d’« économie verte », de « développement durable » lorsque les choix opérés détruisent les sources d’alimentation et provoquent des déplacements violents de populations autochtones, portant atteinte aux droits de ces peuples à l’autodétermination [9], pourtant reconnu par la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones du 13 septembre 2007 [10] ?

Le rôle des peuples autochtones dans l’évolution du droit international

En réaction à ces menaces, les peuples autochtones, relayés par un nombre croissant d’ONG, ont commencé à faire entendre leur voix sur la scène internationale. Malgré le relatif échec des différents recours juridictionnels internationaux pour faire valoir leurs droits face aux Etats et aux firmes multinationales [11], les contestations ont néanmoins fait évoluer la pratique des organisations internationales. Ainsi, la Banque mondiale a-t-elle annoncé en septembre 2009 qu’elle n’accorderait plus de prêts aux compagnies de plantations de palmiers à huile si elles ne garantissent pas que le projet pour lequel le financement est accordé ne causera aucun dommage social et environnemental, notamment aux populations autochtones. En outre, face aux dangers climatiques, les Etats auraient fort à apprendre de ces peuples longtemps considérés comme « primitifs », notamment de leur capacité de résilience et de leurs modes de gestion des « biens communs », hors de tout concept de « propriété », propre au droit occidental. Peut-être est-il temps de redécouvrir les vertus d’une notion largement considérée comme « cosmétique » par les internationalistes, mais forte de potentialités considérables en matière écologique, à condition de lui associer un régime juridique précis : celle de patrimoine commun de l’humanité. À cet égard, il n’est probablement pas anodin que le prix Nobel d’économie ait été attribué en 2009, entre autres, à Elinor Ostrom, économiste ayant travaillé sur la gestion des biens communs.


[1] Les Nations Unies ont délibérément choisi de ne pas élaborer de définition des populations autochtones (celle de l’OIT étant controversée), mais d’établir des critères d’identification, parmi lesquels : la continuité historique avec les sociétés précoloniales et/ou celles qui ont précédé les colonies de peuplement, le lien solide avec les territoires et les ressources naturelles environnantes, des systèmes sociaux, économiques, politiques, culturels, relligieux distincts de la majorité de la population de l’Etat, la volonté de maintenir et de perpétuer les environnements et les systèmes ancestraux propres à ces peuples et à ces communautés (cf. Instance permanente sur les questions autochtones des Nations Unies).

[2] M. Nori, M. Taylor, A. Sensi, Droits pastoraux, modes de vie et adaptation au changement climatique, IIED, dossier n°148, mai 2008, 29 p.

[3] O. Mathis-Eira, Vice-président du conseil exécutif du Sami Council, cité par R. Baird : « Climate Change and Minorities », State of the World’s Minorities, 2008, p. 12.

[4] Dénoncées comme de « fausses solutions » par la Déclaration d’Anchorage de l’Indigenous Peoples’ Global Summit on Climate Change d’avril 2009.

[5] La Malaisie et l’Indonésie sont les plus gros producteurs et exportateurs d’huile de palme au monde (respectivement 45 et 39% des parts de la production mondiale).

[6] Cf. Forum permanent des Nations Unies sur les questions autochtones.

[7] Ironie du sort, la construction en a été confiée à la compagnie d’Etat chinoise China Three Gorges Project Corporation...

[8] Terres faisant déjà l’objet d’une déforestation massive, du fait de l’exploitation des bois précieux qu’elle renferme.

[9] Même si certains Inuits du Groenland considèrent le réchauffement climatique comme une « aubaine » : ils pourront non seulement cultiver plus longtemps et une plus grande diversité de fruits et légumes, mais aussi exploiter les ressources minières de leur sol encore inaccessibles du fait du gel. Ainsi, le réchauffement devrait leur permettre de ne plus nécessiter de l’assistance financière du Danemark, et ainsi accéder à l’indépendance totale.

[10] Article 3 : « Les peuples autochtones ont le droit à l’autodétermination. En vertu de ce droit, ils déterminent librement leur statut politique et assurent librement leur développement économique, social et culturel. »

[11] Concluding observations of the UN Committee on the Elimination of Racial Discrimination on the Initial and Third Reports of Indonesia, UN Doc : CERD/C/IDN/CO/3, 15 August 2007. À noter néanmoins CIADH, Saramaka People v. Suriname, Preliminary Objections, Merits, Reparations, and Costs, November 28, 2007.

 


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