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L’hégémonie vacillante du Dollar
L’hégémonie vacillante du Dollar
Par Renaud Bellais,
11 juillet 2009
En 1971, le Secrétaire au Trésor John Connolly n’hésitait pas à déclarer "le dollar est notre monnaie, mais votre problème". De fait, si les États-Unis adossent leur leadership mondial sur leurs capacités militaires et la taille de leur économie, c’est bien par le dollar que se manifeste leur emprise sur l’économie mondiale depuis les accords de Bretton Woods, qui ont sonné le glas de l’Empire britannique et concrétisé le rôle mondial du dollar.
Pour autant la crise actuelle ne conduit-elle pas à remettre en cause de cette hégémonie ? Des voix s’élèvent pour annoncer la fin du monopole du dollar et certains comme Nouriel Roubini [1] n’hésitent pas à entrevoir l’émergence d’une ou plusieurs monnaies internationales. Jouent-ils pour autant les Cassandre ? La forte dépréciation du dollar en 2008, stoppée par le rapatriement des capitaux américains à l’automne, annonce-t-elle la fin de sa domination sans partage ?
La monnaie comme reflet et outil de puissance
D’où vient la force d’une monnaie ? Depuis la révolution industrielle et plus encore depuis la fin de la convertibilité-or, la valeur d’une monnaie repose sur la taille et la vigueur de l’économie à laquelle elle est adossée. C’est bien parce que les États-Unis sont devenus la première puissance économique que le dollar a acquis au début du 20e siècle le statut de monnaie internationale.
En retour, la monnaie est un outil de puissance, car celui qui émet la monnaie de référence dispose d’un formidable outil pour financer son économie, sa dette publique et poser ses conditions financières au reste du monde. Le duel dans l’entre-deux-guerres entre la livre sterling (revenant dès 1925 à la convertibilité-or) et le dollar reflétait bien la volonté des deux puissances d’alors d’asseoir leur contrôle sur la finance internationale.
Qui plus est, posséder la monnaie internationale permet de s’abstraire de la fameuse "contrainte extérieure". Qu’est-il besoin de se soucier des déficits extérieurs quand il est possible de produire des dollars pour payer ses fournisseurs ? Les États-Unis ont montré depuis trente ans qu’un déficit extérieur structurel n’est pas une réelle contrainte quand le monde a besoin de votre monnaie pour commercer.
Pour autant la crise actuelle conduit à un paradoxe : si l’économie américaine a été sauvée par le dollar, la position internationale de celui-ci en sort fragilisée. Les montants fabuleux des plans de sauvetage du secteur financier et de relance n’ont été uniquement possibles parce que les États-Unis possèdent le dollar. Autrement, ces derniers auraient subi les affres des crises mexicaine, argentine ou thaïlandaise. Cependant...
Une crise qui fragilise le roi Dollar
L’envolée de la dette publique [2] constitue un fardeau qui fragilise le potentiel de croissance, donc l’attractivité de l’économie américaine. De même, les achats massifs d’actifs par la Réserve fédérale, dont le bilan est passé de 917 milliards en janvier 2008 à 2220 milliards en mai 2009, sont une bombe à retardement : cette injection de liquidités dans l’économie peut engendrer de l’inflation et à terme une dévaluation du dollar. L’ampleur des déséquilibres économiques américains fragilise le rôle du dollar comme monnaie de réserve, conduisant beaucoup de pays - la Chine au premier chef - à diversifier leurs actifs. Ceci peut conduire à une chute du taux de change du dollar.
L’iceberg a certes été évité, mais peut-être par une victoire à la Pyrrhus : sauvant les États-Unis, le dollar pourrait y perdre ce qui a fait jusqu’ici sa force. Comme le soulignait P. Kennedy [3], une puissance mondiale doit son rôle militaire à la vigueur de son économie mais, cherchant à rester au premier rang, elle épuise son économie par un excès de dépenses militaires. Symétriquement, ne faut-il pas voir dans les dérives financières américaines une surexploitation des avantages apportés par le dollar, conduisant à son déclin ?
Si la fragilisation du dollar est une condition nécessaire à l’émergence d’une monnaie concurrente, elle n’est pas suffisante : encore faut-il que cette dernière puisse s’adosser à une puissance industrielle et financière qui en fasse une alternative crédible. Or jusqu’à présent aucune monnaie n’a réussi à réunir les conditions nécessaires.
Des concurrents encore imberbes
Seul le yen a montré au cours des années 1980 une capacité à menacer le dollar, porté par la forte croissance industrielle du Japon et de ses exportations. Cependant les pressions exercées par les États-Unis pour limiter le déficit commercial bilatéral et réévaluer le yen, par les Accords du Plaza en 1985, ont brisé cet élan.
Aujourd’hui N. Roubini annonce la montée du renminbi. Certes la Chine a affirmé ses ambitions en demandant le remplacement du dollar par une nouvelle monnaie émise par le FMI, évitant ainsi une confrontation frontale, et négocie des accords monétaires avec certains pays (Corée du Sud, Malaisie, Argentine, Biélorussie,...). Toutefois l’ampleur de l’économie chinoise reste modeste pour adosser une sphère financière de premier plan et surtout le renminbi n’est pas convertible, ce qui en limite la portée internationale.
Depuis sa création, l’euro apparaît comme une alternative crédible et il est passé en 10 ans de 20% à 26% des réserves monétaires mondiales. M. Ahmadi-Nejad et H. Chavez ont même demandé en novembre 2007 que le pétrole soit facturé en euros et non plus en dollars. Néanmoins son affirmation est limitée par l’éclatement des places financières européennes, le moindre dynamisme économique de l’Europe et un marché des actifs moins liquide que celui des États-Unis. L’euro n’a pas encore consolidé sa position de monnaie internationale.
Si la position du dollar est aujourd’hui fragile, la montée d’une monnaie alternative semble difficile à court terme. Toutefois Eichengreen et Flandreau [4] montrent que l’existence d’une monnaie internationale unique n’est pas la règle et que plusieurs monnaies peuvent cohabiter, comme la livre, le franc et le dollar dans l’entre-deux-guerres. Le renforcement de l’économie chinoise et la consolidation de l’Union européenne peuvent donc conduire à un monde multipolaire.
Il est difficile de rester une grande puissance, comme le soulignait P. Kennedy, et, au-delà du niveau des dépenses militaires, le rôle de la monnaie ne doit pas être négligé. C’est bien ce qu’ont compris les États-Unis lorsqu’ils ont stoppé l’ascension du yen en Asie ou encore en tentant de freiner la création de l’euro. Keynes disait qu’il est plus facile de vaincre un pays en déstabilisant sa monnaie que par la force des armes. Du fait de la financiarisation de l’économie, ceci est plus vrai que jamais.
[1] N. Roubini, The Almighty Renminbi ?, The New York Times, 14 mai 2009.
[2] Elle passera de 42% du PIB en 2008 à 82% en 2018 et 100% en 2023 selon le Congress Budget Office.
[3] P. Kennedy, Naissance et déclin des grandes puissances, Payot, 1991.
[4] B. Eichengreen et M. Flandreau, The rise and fall of the dollar, or when did the dollar replace sterling as the leading reserve currency ?, University of California Berkeley, mars 2008.
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