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Réformer à rebours : la guerre en Géorgie et la remise en question de l’avenir de la défense suédoise
Réformer à rebours : la guerre en Géorgie et la remise en question de l’avenir de la défense suédoise
Par Vincent Boulanin,
11 juillet 2009
Depuis la fin de la guerre froide, la défense suédoise est en chantier. Le schéma de défense territoriale anti-invasion est progressivement remplacé par un modèle d’intervention, profilé notamment pour les missions internationales de maintien de la paix. Le projet de réforme porté par l’actuel gouvernement de droite (Parti des modérés unifiés - M) vise à mettre un terme à cette transition même si cela doit bousculer un certain nombre de repères et faire débat.
L’objectif premier est de rationaliser l’activité des forces armées : réduire les coûts (le budget annuel est réduit à 38,9 milliards de couronnes pour la période 2010-2014 - prix constants 2009) tout en améliorant la capacité d’intervention des troupes autour de ces trois mots clés : disponibilité, employabilité et flexibilité.
Pour cela, le très libéral ministre de la défense, Sten Tolgfors, n’a pas hésité à rompre avec la tradition en revenant sur ce qui a fait le profil de la défense suédoise au XXème siècle. Il annonce par exemple la fin de la conscription au profit d’un modèle de recrutement contractuel et volontaire, donc professionnel. Il annonce aussi dans un souci d’économie budgétaire la fin de la politique d’indépendance en matière d’armement, celle qui a fait des firmes de défense suédoise des acteurs majeurs du marché mondial de l’armement. Le pays n’aurait plus les moyens et surtout plus besoin d’investir dans des projets de R&D purement « made in Sweden ». S’approvisionner sur le marché existant ou privilégier la coopération industrielle internationale, telle est désormais la marche à suivre. Si pour le gouvernement une telle politique favorise l’émergence d’un marché européen de l’armement plus libre et moins patriotique, elle préfigure des lendemains difficiles pour les firmes d’armement suédoises.
En dépit de leur importance symbolique, ce ne sont pas ces aspects de la réforme, ni même l’annonce que la Suède « ne restera pas passive si l’un des pays membre de l’UE ou un pays nordique était attaqué » qui ont provoqué la controverse autour du projet du gouvernement.
L’effet géorgien
Quand la presse relaye, fin janvier, les premières réactions des mondes politique et militaire à l’encontre du projet, la critique semble surtout être une affaire de chiffres et de détails. Sont notamment mis en cause, la réduction du nombre de chars Léopard 2 et d’avions de combats Gripen (de 168 à 100) ainsi que de la fermeture de la base d’Uppsala (en charge de la sécurité de l’espace aérien de Stockholm). Mais pour de nombreux commentateurs, c’est sur de tels détails que se joue à long terme la crédibilité de la défense suédoise. La stratégie en faveur d’un modèle flexible d’intervention handicaperait durablement la capacité de la Suède de défendre son territoire. Mais pourquoi une telle réaction a-t-elle lieu maintenant, en 2009, alors que cela fait plus d’une décennie que la défense suédoise perd des hommes, des chars, et des avions ?
La réponse est surprenante d’un point de vue hexagonal. Pour d’éminents représentants du monde militaire et du monde politique, la guerre en Géorgie de l’été dernier rappellerait que la Russie reste potentiellement une menace pour la paix en Europe. Bien entendu, ils ne considèrent que la Suède soit directement menacé par « l’ours russe », mais ils n’excluent pas que le scénario géorgien puisse se reproduire du côté des pays baltes, ce qui pourrait affecter par ricochet la sécurité suédoise. La Suède se comptant « pas rester passive » dans un tel cas de figure, elle se doit d’être en mesure de faire face à d’éventuelles représailles russes sur son territoire. Des stratèges, comme Bo Pellnäs ou Bo Hugemark, pensent donc que le projet de réforme ne prend pas suffisamment en compte ce besoin renouvelé d’entretenir une capacité de défense territoriale. Ils demandent donc un nouvel arbitrage, un rééquilibrage entre effort international et maintien d’une capacité de défense nationale.
Il n’est pas certain que le scénario géorgien puisse être transposé en mer Baltique, sachant que les pays baltes sont membres de l’OTAN et de l’UE, mais l’argument a fait mouche dans l’opinion. Il semble que la guerre en Géorgie a réveillé - ou permis à certains responsables politiques et militaires de réveiller - chez une partie de la population une sérieuse méfiance vis-à-vis des intentions du voisin russe.
Réformer à rebours
Face à l’ampleur prise par ce sujet dans la presse, et face à la pression exercée le parti libéral populaire (FP), parti membre de la coalition gouvernementale, le gouvernement a décidé de reculer, au moins sur un plan symbolique. Il a choisi de répondre aux principales revendications des détracteurs du projet gouvernemental et a revu sa stratégie de communication, sans pour autant changer en substance le fond de la réforme, ni le cadre budgétaire. L’île de Gotland, qui a été au centre du débat (du fait sa « position géostratégique » en mer Baltique) sera donc armée de chars et quatre bataillons de réserves supplémentaires seront créés uniquement pour des missions au sein de l’espace national ou régional. La plupart des commentateurs ont bien compris qu’il s’agit là de mesures d’affichage dont les modalités opérationnelles sont encore floues. Le leader du FP, Jan Björklund, considère cependant qu’il s’agit d’un premier pas qui marque un nouveau départ pour la défense suédoise.
Cette réorientation fait cependant plutôt figure de retour en arrière que de nouveau départ. Il semble que, pour certains professionnels de la défense, la fin de la guerre froide n’ait pas fondamentalement changé la donne géostratégique en mer baltique. Il faudrait donc réformer à rebours, revenir à un modèle qui fait de la menace russe la première variable d’ajustement des besoins de la défense suédoise.
Même si l’on peut soupçonner que certains militaires agitent surtout l’épouvantail russe pour défendre leurs acquis et freiner les réductions budgétaires, l’instrumentalisation du conflit géorgien aura au moins eu le mérite de provoquer un débat et de remettre sur la table des choix en matière de défense qui n’avaient peut-être pas été légitimement et suffisamment discutés ces vingt dernières années. Ce qui est une bonne chose, car il est nécessaire et sain que les options de défense soient ouvertement débattues en démocratie.
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