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AfPak : Incertitudes

Par Jean-Luc Racine, 11 juillet 2009

En lançant le concept d’AfPak dans son discours du 27 mars 2009 définissant « une nouvelle stratégie pour l’Afghanistan et le Pakistan », Barack Obama a confirmé que la lutte contre les talibans afghans ne se gagnera pas sans que l’extrémisme armé actif au Pakistan ne soit également jugulé. Ce constat est fondé, comme l’est aussi la conviction que les opérations militaires ne peuvent suffire, et que la "longue guerre" contre l’extrémisme doit se gagner sur le terrain au jour le jour, dans l’opinion, par une meilleure gouvernance des autorités afghanes et pakistanaises. Mais le Pakistan n’est plus aujourd’hui un simple sanctuaire pour talibans afghans : il est désormais déstabilisé par ceux-là même qui ont servi sa politique régionale avant de se retourner contre Islamabad.

Le Jihad défensif

Quand le général Musharraf a commencé à infléchir la politique pakistanaise vis-à-vis des talibans après le 11 septembre, et à modifier son discours sur le Cachemire jusqu’à ouvrir un dialogue continu avec l’Inde, les zones tribales pakistanaises (Federally Administred Tribal Aereas = FATA : sept « agences », 27 000 km2 en bordure de la frontière afghane, entre 4 et 5 millions d’habitants) ont vu plus que jamais se croiser divers réseaux extrémistes : talibans afghans, combattants ouzbeks, éléments d’al Qaida, jihadistes basés au Cachemire pakistanais, militants sunnites ultras engagés dans la lutte contre les chiites. Opposés aux inflexions de la ligne pakistanaise, des insurgés locaux, en particulier dans l’agence du Waziristan Sud, ont commencé à prendre du poids. En décembre 2007, le regroupement des factions insurgées en un Tehrik e Taliban Pakistan (TTK), autour de Beitullah Mehsud, a formalisé l’émergence de cette nouvelle force active sur deux fronts : contre les forces américaines en Afghanistan au premier chef, mais aussi contre l’Etat pakistanais. Le "jihad défensif" invoqué par le TTK a pris trois formes : la lutte ouverte contre l’armée pakistanaise (entrée pour la première fois dans les FATA en 2004) et les forces paramilitaires pachtounes du Frontier Corps ; le contrôle des territoires tribaux en s’imposant contre les chefs de clan coutumiers reconnus par Islamabad ; enfin l’appui donné aux cellules de formation aux attentats suicides opérés dans les grandes villes du pays. La radicalisation du TTK a fait tâche d’huile hors des zones tribales, entre autres dans la vallée du Swat, tenue d’une main de fer par les insurgés du maulana Fazlullah.

Les lectures de « l’accord » de février 2009

L’accord conclu au Pakistan en février 2009 entre le gouvernement de la Province Frontière du Nord Ouest et Sufi Mohammad, chef historique du Mouvement pour la mise en œuvre de la sharia de Mohammad (TNSM) supposé contenir les milices de son gendre Fazlullah, était censé ramener la paix dans la vallée du Swat au prix de l’instauration de la sharia, au Swat et dans tout le Malakand. Le Président Zardari avait entériné l’accord le 13 avril, après avoir pris l’avis, quasi unanime, du Parlement. Pure illusion. D’une part, les parties en jeu n’interprétèrent pas l’accord de la même façon. D’autre part, les talibans du Swat commencèrent d’avancer au-delà du Malakand, en direction de l’Indus, tandis que Sufi Mohammad réaffirmait que la démocratie et la Cour suprême pakistanaise étaient, par nature, non islamiques.

L’émoi causé par l’apparente soumission de l’État pakistanais aux talibans du Swat et les fortes pressions américaines ont finalement poussé l’armée à intervenir beaucoup plus vigoureusement qu’auparavant dans la vallée et dans les districts voisins, à compter de mai 2009. L’intervention de l’armée dans l’agence tribale de Bajaur, en 2008, avait lancé sur les routes 150 000 réfugiés. Son entrée dans le Swat et dans les districts voisins ont suscité le déplacement de deux à trois millions de personnes, au risque d’une catastrophe humanitaire. La violence des opérations (armes lourdes, hélicoptères, bombardements) effraie une population qui a déjà essuyé les exactions quotidiennes des milices talibanes (enlèvements, exécutions, destruction d’écoles) contrôlant la vallée depuis 2007. En juin, sans avoir terminé les combats au Swat, l’armée a commencé à se tourner vers le Waziristan Sud, bastion de Beitullah Mehsud. Le combat majeur pourrait se dérouler dans ces montagnes peu accessibles, que frappent aussi depuis 2007 les drones américains venus d’Afghanistan.

En découdre ?

Après des années d’atermoiement le pouvoir civil et l’armée pakistanaise semblent cette fois décidés à en découdre, mais de multiples questions restent posées. La première porte sur le succès des opérations en cours. L’armée annonce plus de 1000 morts parmi les talibans du Swat, mais les chefs de l’insurrection ne semblent pas avoir été capturés ou éliminés, et les attentats suicides continuent. La reprise en main de toute la Province Frontière, zones tribales inclues, ne sera pas une mince affaire. Elle dépendra aussi de la façon dont la population jugera les deux parties. Derrière les opérations de l’armée et des milices tribales anti-talibans levées ici ou là, la question clé sera celle de la restauration (ou de l’instauration) de l’Etat dans ses responsabilités fondamentales : sécurité, justice, développement.

A supposer que l’armée pakistanaise l’emporte sur le TNSM, le TTK et leurs associés, il restera à voir si la politique Obama donnera des résultats en Afghanistan. Les renforts militaires attendus ne sont pas tous en place, et il est plus facile de nommer un nouveau chef militaire entendant réduire les bombardements américains pour réduire le nombre des victimes civiles, que de mettre en œuvre le volet "développement" de la stratégie AfPak des deux côtés de la frontière. Les développements pakistanais témoignent aussi de la marge de manœuvre étroite offerte aux stratégies de division des insurgés qui sont envisagées en Afghanistan par Hamid Karzai, par Londres et par Washington, dans un contexte il est vrai en partie différent de celui du Pakistan.

Une révision stratégique ?

Enfin, le Premier ministre indien Manmohan Singh, réélu en mai 2009, devrait reprendre le dialogue indo-pakistanais suspendu après les attentats de Mumbai... si Islamabad démantèle les réseaux jihadistes. Mais pour l’heure, rien ne prouve que la lutte engagée contre les talibans de l’intérieur ne pousse l’armée pakistanaise à réviser enfin le paradigme stratégique qui l’a fait utiliser depuis des décennies, au-delà de ses frontières, jihadistes pakistanais et talibans afghans pour contrer ce qu’elle voit traditionnellement comme le péril majeur : une Inde forte à l’Est, et influente en Afghanistan à l’Ouest.


 


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