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Inde et Pakistan : de Bush à Obama

Jean-Luc Racine, Centre d’Études de l’Inde et de l’Asie du Sud, CNRS-EHESS

Par Jean-Luc Racine, 6 janvier 2009

Nota Bene : cet article a été reçu le 25 novembre, c’est-à-dire la veille des attentats de Bombay, dont on ne peut encore mesurer pleinement les effets sur les relations indo-pakistanaises

Au lendemain de l’élection de Barack Obama, et avant qu’il n’arrive aux affaires le 20 janvier 2009, New Delhi et Islamabad évaluent l’une et l’autre ce que peut signifier le retour des Démocrates au pouvoir, dans un contexte marqué par les aléas de la "guerre contre le terrorisme" lancée par l’administration Bush, par les évolutions des rapports de force en Asie et par les effets de la crise financière née aux Etats-Unis sur les économies nationales.

GEORGE W. BUSH ET L’ASIE DU SUD : L’HÉRITAGE

Aux yeux de New Delhi, l’Administration Bush a eu le mérite décisif de fonder sa politique sud-asiatique sur le principe du découplage de l’Inde et du Pakistan, un changement de ligne esquissé sous le second mandat de Bill Clinton. Dans le contexte d’une hostilité continue entre New Delhi et Islamabad, toute faveur faite à l’Inde était perçue négativement au Pakistan, et réciproquement. Le découplage entendait sortir de ce jeu à somme nulle, en affichant qu’une bonne relation avec l’un des deux voisins n’impliquait nullement une relation difficile avec l’autre. Force est de reconnaître toutefois que ce découplage tient pour beaucoup à une réévaluation de la place de l’Inde dans la grande stratégie américaine en Asie. L’Inde n’est pas seulement reconnue comme une puissance émergente sur les plans économique et stratégique. Elle est aussi perçue comme une démocratie partageant des valeurs communes avec les autres démocraties. L’administration Bush a donc voulu l’aider dans son ascension "en tant que force positive sur la scène mondiale".

L’accord sur le nucléaire civil, mis sur les rails en juillet 2005, et entériné par le Congrès américain en Octobre 2008, après le feu vert donné par l’Agence Internationale de l’Energie Atomique et le Groupe des Fournisseurs de Nucléaire, a montré à quel point Washington entendait plaider la cause indienne, quitte à modifier la loi américaine et à convaincre la communauté internationale de reconnaître l’exceptionnalité de l’Inde, non signataire du Traité de Non Prolifération.

Le Pakistan, pour sa part, importe désormais davantage comme porteur de risque que comme opportunité stratégique. Distraite par l’invasion de l’Iraq, la "guerre contre le terrorisme" lancée en Afghanistan après le 11 septembre se focalise de nouveau sur al Qaeda et sur les talibans, des deux côtés de la frontière afghano-pakistanaise. Les pressions de Washington pesant sur le général Musharraf depuis 2001 se sont accentuées sur le nouveau Président pakistanais Asif Ali Zardari : six jours avant sa prise de fonction en septembre 2008, les commandos américains basés en Afghanistan ont mené une opération au sol dans les zones tribales pakistanaises, au grand dam du gouvernement d’Islamabad, dénonçant une violation de souveraineté. La crise pakistanaise, acculant le général Musharraf à la démission, une fois les civils revenus au pouvoir, est surtout marquée par l’insurrection des "néo-talibans" pakistanais dans les zones tribales et par des vagues d’attentats suicides dans tout le pays. Ashley Tellis, l’un des penseurs du "découplage" indo-pakistanais, recommande ainsi au président-élu américain "d’intensifier les efforts pour aider Islamabad à réussir un ’atterrissage en douceur’ qui puisse inverser les caractères perturbants qui caractérisent encore le Pakistan, sur les plans politique, économique, social et idéologique".

Encore faut-il réduire l’insurrection et s’entendre avec l’Armée pakistanaise pour trouver un compromis politico-militaire acceptable par tous, à l’heure où David Petraeus, nouveau chef du Central Command, accepte la stratégie d’Hamid Karzai de chercher à négocier, en Afghanistan, avec la fraction des talibans qui accepterait de se détacher des réseaux d’al Qaeda.

LES OPTIONS STRATÉGIQUES ET L’HORIZON OBAMA

Sur un point essentiel, la continuité devrait prévaloir : ouvert en 2004, le dialogue indo-pakistanais continue. Comme Musharraf, le président Zardari entend calmer le jeu au Cachemire pour mieux se concentrer sur les périls internes menaçant le pays. Pour avancer au Cachemire, il faudrait toutefois que New Delhi lâche du lest, tant vis-à-vis des Cachemiris qui élisent leur nouvelle Assemblée en novembre-décembre 2008, que sur certains contentieux indo-pakistanais, comme la question du partage des eaux ou celle du glacier du Siachen. L’Inde s’est émue de l’hypothèse d’une médiation américaine sur le Cachemire, envisagée par le candidat Obama pour satisfaire Islamabad, en contrepoids d’une politique plus exigeante vis-à-vis du Pakistan. Une médiation formelle est peu vraisemblable, New Delhi ayant rappelé que le Cachemire est une question « purement bilatérale ». Mais des pressions discrètes sont toujours possibles.

Autre acquis : le rapprochement indo-américain, esquissé avec la visite de Bill Clinton en Inde en 2000, s’est grandement renforcé sous l’administration Bush. Il ne sera pas remis en cause, mais le Président Obama pourrait demander à l’Inde de signer le Traité d’Interdiction Complète des Essais nucléaires, qu’il entend lui-même ratifier. Malaise à New Delhi, d’autant que la question des essais est l’un des points de divergence dans l’interprétation de l’accord indo-américain sur le nucléaire civil. New Delhi entend bien en rester au moratoire volontaire des essais, mis en œuvre depuis 1998, sans obligation extérieure.

Sous Obama comme sous Bush, l’Inde va poursuivre sa diplomatie tous azimuts, qui mène de pair un rapprochement avec Washington riche d’implications stratégiques, tout en cherchant à normaliser ses relations avec la Chine et à affirmer sa présence dans son « voisinage étendu », courant du Golfe Persique au Pacifique et de l’Asie centrale à l’Océan indien. Ce relatif rééquilibrage de l’échiquier asiatique convient à Washington, d’autant que l’accroissement spectaculaire des échanges sino-indiens n’exclut pas la modernisation des forces armées indiennes et de leurs composantes balistiques. Inde et Chine mêlent par ailleurs des intérêts communs (à l’OMC ou sur la question du changement climatique) et des compétitions pour l’accès aux ressources, énergétiques en particulier.

Reste à voir si les optimistes prévisions indiennes face à la crise mondiale (une croissance de 7,5%, en baisse d’un point et demi) se vérifieront. L’Inde est certes entrée dans le G20 réuni à la faveur de la crise, mais l’élargissement du cercle des membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU est autrement plus difficile à obtenir : ni la Chine, ni les Etats-Unis ne souhaitent bouger pour l’heure sur ce dossier.


 


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