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La crise actuelle conduira-t-elle à la guerre ? Fausses et vraies leçons des années 1930

Jacques Sapir

Par Jacques Sapir, 8 janvier 2009

L’ampleur de l’actuelle crise économique et financière n’a d’égale que celle de 1929. Elle affecte l’ensemble du système financier et monétaire international, qui a du faire face entre le 15 septembre 2008 et le début du mois de novembre à une crise des liquidités internationales sans précédant. Les effets sur les économies nationales se dévoilent aujourd’hui dans toute leur importance.

CRISES DIFFÉRENCIÉES

Si, au contraire de la crise de 1997-1999 les grands pays « émergents » (ceux que l’on appelle les BRIC, soit le Brésil, la Russie, l’Inde et la Chine) resteront capables de bonnes performances économiques, les pays développés sont entrés en récession. Celle-ci s’annonce particulièrement sévère aux États-Unis. Le PIB devrait se contracter de -2% à -3% durant 2009 et peut-être une partie de 2010.

Les économies européennes seront elles aussi touchées, mais avec des différences significatives. Si la Grande-Bretagne et l’Espagne, qui avaient imité le « modèle américain » d’une économie très ouverte et financiarisée vont elles aussi connaître une récession très sérieuse, la France et l’Italie devraient subir un choc de moindre ampleur. Notons cependant qu’il faut s’attendre à une contraction du PIB proche de 1% pendant la plus grande partie de 2009. Quant à l’Allemagne, son modèle « neo-mercantiliste » lui avait assuré jusqu’à présent de bonnes performances en matière de balance commerciale, mais au prix d’une montée du chômage et d’une baisse de l’investissement. La crise va affecter durablement aussi ce modèle et la crise aura des conséquences importantes outre-Rhin.

LE CHOC DE 1997-1999

Cette crise trouve ses origines dans les déséquilibres de fond entre production et consommation qui sont issus du précédent choc, celui de 1997-1999. Cette crise marqua un changement de régime dans l’ordre financier international . Elle a conduit de nombreux pays asiatiques à vouloir se doter de réserves en devises excessives pour se prémunir contre cette instabilité. Cette politique a un coût interne non négligeable, qui aurait pu être évité avec un système financier international moins dysfonctionnel .

Mais, il y a aussi un coût pour l’ensemble du système qui conduit à la crise présente. Pour accumuler les devises dans les quantités voulues, ces pays ont été poussés à développer des politiques prédatrices sur le commerce international. Celles-ci ont été mises en oeuvre par des dévaluations très fortes, des politiques de déflation compétitive et en limitant leur consommation intérieure. Ces politiques, à travers le cadre du libre-échange généralisé mis en place par l’OMC que les participants du sommet du G-20 entendent justement maintenir, a induit un puissant effet de déflation salariale dans les pays développés.

Cet effet s’est propagé par la menace des délocalisations conduisant les salariés à accepter des conditions sociales et salariales toujours plus dégradées au nom de la préservation de l’emploi. Cette déflation salariale a d’ailleurs été fortement aggravée par l’irruption des logiques financières au sein des entreprises du secteur réel de l’économie. L’emballement des mécanismes du crédit, qui ont techniquement déclenché la crise, résulte de la tentative de maintenir la capacité de consommation du plus grand nombre alors que les revenus stagnaient, voire baissaient (comme aux États-Unis pour le ménage médian).

UN PROCESSUS BELLIGÈNE ?

Il ne fait pas de doute que tant le libre-échange que la libéralisation des mouvements internationaux des capitaux sera mise en cause dans les mois qui viendront. L’ampleur de la crise aux États-Unis ne laisse que peu de choix à la nouvelle administration, qui sera déjà confrontée à l’explosion du déficit budgétaire (+10% du PIB pour 2009) pour financer le sauvetage d’une partie du système financier. En Europe, sans l’introduction de barrières douanières, à la fois au niveau de l’UE mais très certainement aussi entre les pays de la Zone Euro et les autres, on ne pourra contrecarrer la déflation salariale qui est fondamentalement à la base de la crise.

Or, ce retour vers le protectionnisme et la réglementation de la circulation des capitaux est dénoncé dans les milieux néo-libéraux (qu’ils soient « sociaux » ou non) comme le début d’un processus devant nous conduire à la guerre, comme dans les années trente.

FAUSSES ET VRAIES LEÇONS DES ANNÉES 1930

Il est souvent affirmé que les mesures de sauvegarde commerciales prises à la suite de la crise de 1929 avaient contribué à l’aggraver en provoquant un effondrement du commerce international . La contraction de ce dernier est une évidence, mais une étude systématique des chercheurs du NBER montre que les droits de douane (le protectionnisme) n’a eu pratiquement aucun rôle dans l’effondrement du commerce international à partir de 1930. Les deux facteurs déterminants furent l’accroissement des coûts de transport et l’instabilité monétaire . La hausse des coûts de transport est signalée dans une autre étude comme un des facteurs ayant une responsabilité importante dans les flux du commerce international .

CONTRACTION DE LA LIQUIDITÉ

Il faut souligner le rôle dans la contraction du commerce international de la contraction de la liquidité internationale. D’un simple point de vue chronologique, il est évident que ce facteur fut décisif. La contraction de la liquidité est en effet concentrée sur 1930 (-35,7%) et 1931 (- 26,7%). On mesure la contraction du commerce réside par le tonnage de fret maritime inemployé. Or, si la proportion du tonnage inemployé augmente rapidement jusqu’à la fin du 1er trimestre 1932 elle baisse (Cf. : Tableau 1) ensuite.

L’essentiel de la contraction du commerce se joue entre janvier 1930 et juillet 1932, soit avant la mise en place des mesures protectionnistes, voire autarciques dans certains pays. Foreman-Peck montre bien que la contraction des crédits au système commercial est une cause majeure de contraction du commerce. La question de la liquidité est donc centrale .

LA NATURE DU NAZISME

La lecture rétrospective des années 1930 qui accuse les politiques protectionnistes et les dévaluations se trompe de cibles. Quant à prétendre que ces mesures économiques auraient été les causes de la seconde Guerre Mondiale, il faut soit une profonde méconnaissance de la nature du Nazisme et du Fascisme - il y a dans l’Allemagne Nazie une dimension pathologique spécifique - soit une mauvaise foi qui est du même ordre que celle des auteurs Négationnistes. Le Nazisme n’est pas une radicalisation du nationalisme allemand de la période de Guillaume II, mais sa négation .

LES LEÇONS DE KEYNES

Ce qui est vrai est que cette période des années 1930 a joué un rôle décisif dans la maturation des réflexions sur ce que devait être un système international monétaire et commercial. On doit se souvenir que les leçons que Keynes en tira allaient dans trois directions . Il déduisit des processus du début des années 1930 l’importance capitale de l’alimentation en liquidité du système international. Ceci le renforça dans son opposition à toute forme d’étalon or. Il évolua d’une position plutôt favorable au libre-échange vers une position admettant non seulement des formes de protectionnisme comme système permanent . Une leçon clairement tirée par Keynes est que le libre-échange a épuisé son contenu positif. La troisième direction, et qui est sans doute la plus importante, est que si une coordination entre États est nécessaire, celle-ci ne doit pas empêcher de mener des politiques nationales qui sont les seules légitimes . Toute architecture de coordination doit donc préserver cette liberté d’action ou être condamné à l’échec. Le contrôle des changes était pour Keynes l’instrument essentiel permettant de combiner un système monétaire international coordonné et la liberté d’action au niveau national.

Telles sont les véritables leçons des années 1930 qu’il faut prendre en compte pour porter remède à la crise actuelle.


TABLEAU 1 : DYNAMIQUE DE LA CONTRACTION DU COMMERCE INTERNATIONAL VIA LE FRET MARITIME DANS LES ANNÉES 1930

Date Part du tonnage maritime inemployé
30 juin 1930 8,6%
31 décembre 1930 13,5%
30 juin 1931 16,0%
31 décembre 1931 18,0%
30 juin 1932 20,8%
31 décembre 1932 18,9%

Source : données de la SDN, Bulletin Économique, 1933, |Genève


 


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