CIRPES - Centre Interdisciplinaire de Recherches sur la Paix et d'Etudes Stratégiques
---------------------------
<naviguer>
---------------------------

Le Débat stratégique

L’équipe

Les Cahiers d’études stratégiques

Le débat stratégique N°98 Juillet 2008

Le débat stratégique N° 90-Avril 2007

Le débat stratégique n° 79 - Mars 2005

Le débat stratégique n° 80 - Eté 2005

Le débat stratégique n° 81 - Septembre 2005

Le Débat stratégique n° 82 - Novembre 2005

Le débat stratégique n° 83-Janvier 2006

Le débat stratégique n° 84-Mars 2006

Le débat stratégique N° 85 Mai 2006

Le débat stratégique N° 86-Juillet 2006

Le débat stratégique n° 87 Septembre 2006

Le débat stratégique N° 88-Décembre 2006

Le débat stratégique N° 89-Janvier 2007

Le débat stratégique n° 91 Mai 2007

Le débat stratégique n° 92 Juillet 2007

Le Débat stratégique N° 94 Novembre 2007

Le Débat stratégique N°93 Septembre 2007

Le débat stratégique N°95-Janvier 2008

Le débat stratégique N°96- Mars 2008

Le débat stratégique N°97 Juin 2008

---------------------------
<dans la même rubrique>
---------------------------

Menace principale pour la sécurité européenne : le néolibéralisme guerrier

La pertinence du critère d’intensité des combats

L’impact des politiques de sécurité globales sur la politique de défense nationale peut détruire le politique comme activité démocratique rationnelle.

Relancer l’Europe de l’armement par la coopération

L’incertaine logique économique du livre blanc

Notes de Lecture


Bienvenue > Le Débat stratégique > Le débat stratégique N°98 Juillet 2008 > Cohérence du Livre Blanc sur la Sécurité Nationale

Cohérence du Livre Blanc sur la Sécurité Nationale

Alain Joxe

Par Alain Joxe, 29 juin 2008

Le reproche qu’on fait au Livre blanc dès sa parution c’est d’avoir fait dépendre ses options d’une limitation des ressources budgétaires. C’est un problème, mais ce n’est pas la question principale, car ce serait la tâche ingrate de tout gouvernement qui voudrait reformuler une politique de défense en temps de paix.

Le livre blanc n’est pas un document financier. La question principale c’est celle de l’orientation stratégique politique et militaire du document. On lui reproche d’être « incohérent ». Il est d’abord surabondant et hétéroclite. Le lecteur s’efforcera partout de distinguer, dans les ruptures de ton, la part des auditions du groupe de travail, la part du travail collectif de rédaction finale et la part de coupé-collé de prerscriptions des Services.

Le statut changeant des encadrés pédagogiques qui parsement dans le document - parfois résumés vulgarisés des positions analytiques, parfois mise en forme de décisions exécutives - contribue à l’impression de patchwork.

Toutefois, accuser ce texte de manquer de cohérence est injuste. C’est un discours cohérent par son vocabulaire ses concepts son idéologie et ses orientations militaires et politiques . Mais c’est une cohérence imitée de la pensée stratégique américaine, inadaptée à la défense et à la sécurité de l’Europe et contraire par sa dominante sécuritaire à la culture militaire et politique de la France. Son analyse complète et le débat approfondi est pour la rentrée de septembre. En attendant, nous traitons seulement deux points importants.

Dérive sécuritaire ou doctrine sécuritaire ?

Le vocabulaire déjà : le document prétend clairement dans son introduction p. 12-13, proposer, pour une période plus complexe et plus incertaine (plutôt que plus dangereuse ) et pour un environnement plus instable, une stratégie nouvelle de sécurité nationale. Il choisit donc de parler du Monde comme un « environnement » (et non comme un voisinage ou un système d’intéraction plus ou moins conflictuelle entre plusieurs identités souveraines voisines ou lointaines, localisées ou non localisées. Le multilatéralisme, partout évoqué (et développé explicitement dans la partie diplomatique, p. 114), morphologie sytémique préférée par la culture stratégique européenne, est absente, partout ou règne la vision unilatéraliste qui régit la représentation sécuritaire du monde et qui est la matrice centrale du Livre blanc. Le vocabulaire choisi n’est pas banal et innocent, en dehors du fait qu’il est devenu banal par l’emploi relâché qu’on fait de ces mots dans les médias. Ce vocabulaire est typiquement américain.

Après Reagan et la disparition de l’URSS, les Etats Unis ont vécu quelques mois l’espoir d’un monde Kantien, pacifié, bleu ONU, sous leur mandat céleste ; puis avec la guerre du Golfe ils reviennent à une représentation du reste du monde comme un milieu naturel, sauvage, dont peuvent surgir des dangers de toutes sortes ; un statut menaçant peu différent de la collection des catastrophes naturelles, qui ne sont pas des actes de guerre, mais peuvent leur ressembler.

Clinton pensait pouvoir dominer ce monde par la suprématie économique et la maîtrise absolue de l’espace aérien. Après le 11/9, Bush fils devient fervent des expéditions punitives terrestres. Mais on refuse en général aux Etats unis de considérer les Etats Unis eux-mêmes comme une cause des oppositions politiques qu’ils rencontrent, car le statut politique de l’intéraction et de la négociation est refusée aux ennemis potentiels, assimilés purement à des délinquants. Refusé aussi aux alliés qui risqueraient d’ambitionner le rôle de peer competitor (= rival de rang égal) réservé à la Chine.

Accepter cette représentation américaine de la société mondiale, c’est ce qui était demandé, déjà dans la lettre de mission adressé à M. Mallet en juillet 2007. Il est préconisé et donc il devient nécessaire de mixer, sous le nom de vulnérabilités ou de risques tout ce qui constitue l’insécurité moderne en un magma non politique (et donc faiblement militaire) de frayeurs incontrôlables déjà regroupées, dans l’esprit des peuples par la banalisation de trois types d’images réelles : 1. L’attentat du 11/9 et les quelques autres qui ont touché l’Europe ; 2. l’image récurrente des guerres atroces, des famines et des génocides réels dans le « Sud » ; 3. l’image des catastrophes météorologiques qui touchent à la fois le Nord et le Sud. Il s’y ajoute dans le virtuel l’image des guerres futures imaginaires, façonnées par les télévisions et l’industrie des jeux

La « dérive sécuritaire », décriée par le PS, n’est donc pas du tout une dérive mais une directive stratégique, complète et cohérente, stabilisée depuis de nombreuses années par le discours de défense et de sécurité, incrusté dans les médias aux Etats Unis.

Cette représentation du Monde fut mise en place, après l’attentat des deux tours, comme une addiction sécuritaire populiste, pouvant créer un marché captif des représentations de la guerre sans forme et sans fin contre le terrorisme. Dans cette globalisation de l’insécurité on cherche à soutenir la légitimité d’un certain nombre de produits rassurants : les expéditions punitives d’Afghanistan et d’Iraq et l’organisation policière de la sécurité interne.

La stratégie nouvelle proposée à la France, de façon tout à fait cohérente avec le vocabulaire et les représentations ainsi agencées, ne s’appelle plus une stratégie de défense mais une stratégie de sécurité nationale. Encore que nationale soit sans doute devenu un ornement, puisque la stratégie sur la maîtrise préemptive des risques dans l’environnement global ne peut être celle de la France seule.

Et c’est pourquoi - la cause est entendue aussi depuis le début de la mission du Livre Blanc -nous devons réintégrer les organisations de commandement intégré de l’OTAN et contribuer, de cette façon-là, à la seule chose sérieuse qui est la défense de l’Europe dans l’OTAN.

Eloge de la cohérence américaine

Avant de chercher à critiquer cette posture il faut au moins faire l’éloge de sa cohérence ; cette pensée principale du livre blanc est construite et cimentée par une imitation cordiale de la pensée américaine dans ses fondements. On ne pourra pas corriger ce plagiat central en critiquant des petits bouts de doctrine OPEX ou en rajoutant, au chapitre diplomatie, des éléments de la doctrine multilatéraliste : il faut s’obliger à construire une autre cohérence en montrant où mène la cohérence stratégique proposée par ce texte. L’importance est moins le matériel - qui suivra - que le logiciel : la définition de missions militaires d’avenir. Pour critiquer le livre blanc il faut donc dire :

-  1. Qu’il s’agit d’une représentation du monde cohérente inséparable de tout ce qui peut apparaître comme les échecs stratégiques, militaires politiques et économiques des Etats Unis, depuis sept ans ; mais ce qu’un bon sens stratégique eurocentré, qualifie d’échec, peut être aussi considéré comme un succès si le but politique réel (Zweck) était et demeure la destruction de tous les Etats autonomes dans la zone pétrolière Maghreb Machrek Golfe Asie Centrale ; l’Amérique ne peut abandonner l’enjeu pétrolier lié à sa propre définition comme leader surconsommateur .

-  2. Que cette destruction qui vise maintenant l’Iran, le Liban, la Syrie et laisse Israël jouer son rôle de fabricant de djihadistessert à la doctrine sécuritaire unilatéraliste qui survit par l’insécurité 3. Que cette doctrine sécuritaire affiche une volonté de surfer sur la guerre générale entre civilisations sur la ligne Maghreb-Golfe-Inde, ce qui est une d’obliger les Européens à prendre leur part du fardeau (burden sharing).

Inconvénients graves

Un fois fait l’éloge de la cohérence de cette doctrine, du point de vue d’une défense de l’Empire américain, on dira que l’acceptation du système cohérent de représentations stratégiques américaines élaborées sous Bush implique l’abandon de toute formalisation de la menace et de la défense proprement européenne et française. Certains corollaires criticables de cette stratégie globale sont à relever. Elle accepte que l’affrontement riche-pauvre induit par la transnationalisation de la précarité mette en danger l’unité nationale :

-  1. la doctrine américaine envisage en toute cohérence, d’avoir à mener s’il le faut une guerre interne policière contre ses propres habitants pauvres, qui finalement sont tous des immigrants, par une législation antiterroriste qui admet, depuis l’attentat des deux tours, de retirer la nationalité américaine aux suspects pour pouvoir les garder emprisonnés sans jugement et les passer à la torture en supprimant l’habeas corpus.

-  2. C’est sur cette représentation communautaire de la sécurité que s’engage - la torture en moins - la Commission européenne avec sa directive sur la rétention des immigrants sans papiers, qui suscite de nombreuses oppositions droite et gauche. Si elle était mise en cause sous une présidence d’OBAMA, nous risquerions d’avoir imité dans notre Livre Blanc, une Amérique déjà répudiée pour violation de la déclaration universelle des droits de l’homme, et de devenir ainsi les champions et donc des cibles de la « guerre globale contre le terrorisme » en méditerranée et dans la Grand Moyen orient.

-  3. Du point de vue de la realpolitik, la représentation stratégique insulaire « craintive et sécuritaire » d’enfermement défensif contre les voisins exclus ne convient pas à une collectivité de nations qui domine une presqu’île de l’Eurasie et entretient des relations apaisées excellentes avec son voisinage et les autres presqu’îles de l’Eurasie.

Conclusion

Le débat en France et en Europe ne fait que commencer et le moment d’affaiblissement des Etats Unis et d’une plus grande liberté d’évaluation des stratégies américaines est favorable à une refondation stratégique et opérative bien différente, proposant une cohérence plus à même de défendre la sécurité des projets européens de régulation de la globalisation.

(à suivre)


 


Imprimer cet article

Cet article au format PDF

  [Haut de page]