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Liban : « l’intégration » du Hezbollah et l’accord de Doha.

Élie Kheir

Par Élie Kheir, 8 juin 2008

Le premier mai dernier, lors d’une conférence de presse impromptue, le leader druze, Walid Joumblat, annonçait l’existence, le long de la piste 17 de l’aéroport, réservée aux avions privés, d’un « poste d’observation » lié au réseau de communications du Hezbollah. Sur la requête des ministres joumblatistes, le gouvernement libanais dans la nuit du 5 au 6 mai, prend deux décisions : 1. De remettre, à la disposition de l’armée, le directeur de la sécurité de l’aéroport, un militaire chi’ite ; 2. D’ouvrir une enquête sur le réseau de communication du parti de dieu. Les divulgations du leader druze impliquent qu’on soupçonne le Hezbollah et son réseau d’avoir joué un rôle dans l’assassinat de personnalités (dont 4 députés) de la majorité parlementaire. Tous les leaders chi’ites ont exigé du gouvernement la révocation des deux décisions en question.

Pour le parti de Dieu, il est inacceptable que le gouvernement mette en question « son statut en tant qu’organisation de résistance ». Statut acquis à l’occasion des élections législatives de 2005 par son adhésion à l’alliance quadripartite. Il faut revenir sur cet accord pour comprendre les évènements actuels.

Rupture de l’alliance quadripartite

Ces élections ont eu lieu 3 mois après la mort de R. Hariri, et un mois après le retrait de l’armée d’occupation syrienne du Liban, le 26 avril 2005. Privé du soutien direct des forces de Damas, Le Hezbollah a soutenu alors avec force l’alliance quadripartite (qui comprenait Amal, le Courant du futur (haririste), le clan druze de Walid Joumblat et le Hezbollah). A l’époque, H.Nasrallah est allé jusqu’à promulguer une fatwa pour obliger ses coreligionnaires chi’ites de la circonscription de Baabda-Aley à voter avec les anti-syriens. Ce soutien du Hezbollah a permis à la liste du mouvement du 14 mars de remporter la victoire contre celle soutenue par le Courant Patriotique Libre du général Michel Aoun, gagnant ainsi 11 députés, ce qui a permis au mouvement du 14 mars de remporter la majorité avec 72 sièges sur 128. Sans cet appui volontariste du Hezbollah, (avec seulement 61 sièges), Hariri ne pouvait pas former le nouveau gouvernement.

La définition des hariristes et des partisans de Joumblat comme « majoritaires » et des alliés du Hezbollah comme « pro-syriens minoritaires » est donc au moins inappropriée.

L’accord, typiquement intercommunautaire plutôt que « démocratique », signé alors par le Hezbollah entrant dans l’alliance quadripartite, était de s’assurer que le nouveau gouvernement maintiendrait son « statut de résistance » avec tous ses privilèges. En effet, le nouveau gouvernement, dans sa déclaration générale pour l’obtention de la confiance du parlement, a maintenu ce statut qui a pris tout son sens dès l’année suivante avec la guerre de l’invasion israélienne. Comment expliquer la rupture de cet accord conclu en dehors de la polarisation pro-syriens-anti-syriens ? La guerre Israélienne contre Hezbollah et le Liban à l’été 2006 a refait une sorte d’unité nationale mais elle a pu aussi convaincre ce parti « qu’il avait été visé » dans cette guerre, non seulement par Washington et Tel Aviv mais aussi par le mouvement du 14 mars majoritaire au gouvernement. Le Hezbollah a même fini par qualifier ces derniers de « sionistes de l’intérieur ». Le déploiement de la FINUL renforcée au sud du Litani, à partir du mois de septembre 2006, (résolution 1701 du conseil de sécurité ) a crée une zone-tampon entre Israël et le Hezbollah, ce qui lui a permis de consacrer toute son énergie politique à affronter la « menace intérieure ».

Le premier décembre 2006, après le retrait des ministres chi’ites du gouvernement, le Hezbollah déclenche alors, avec ses partenaires et alliés, un mouvement de « désobéissance civile », occupant et paralysant le centre-ville de Beyrouth. Par cette manifestation pacifique permanente, il réclame le principe d’une minorité de blocage pour l’opposition (formée dès lors par le Hezbollah, le parti chiite de classe moyenne, Amal, et le parti chrétien du général Aoun) - mesure supposée rétablir sous une autre forme l’équilibre négocié - au niveau des sièges parlementaires - par l’accord électoral intercommunautaire de 2005. Mais 538 jours d’occupation du centre-ville de Beyrouth n’ont pas permis de faire accepter cette revendication.

Un rappel du rapport des forces

« L’insurrection du 8 mai 2008 » est l’aboutissement de cette politique du Hezbollah, cherchant l’intégration au système. C’est un rappel du rapport des forces réel.

Il s’agit, pour ce parti, de préserver et de renforcer, ses structures militaires et de maintenir sa force militaire de dissuasion non seulement face à Israël mais aussi face aux « sionistes de l’intérieur » du camp adverse, ceux-ci qui comptaient sur le renforcement de l’armée régulière pour faire contrepoids aux forces de la « Résistance ».

La « bataille du camp de Nahr el Bared « , dans l’été de 2007, a provoqué une vague de sympathie pour l’armée et son chef après leur « victoire » contre les terroristes du « Fath al-Islam ». Pour beaucoup de Libanais, cette « petite guerre » a montré que leur armée, une fois bien équipée, serait en mesure de s’approprier le monopole de la violence et de maintenir la paix et la sécurité sur l’ensemble du territoire. La candidature du chef de l’armée comme chef de l’État national devint potentiellement acceptable par tous les camps. Le mouvement du 14 mars vise alors, par le renforcement de l’armée régulière, à faire contrepoids aux forces de la « résistance. Or l’armée libanaise a peu d’expérience du combat et est mal armée. Composée à 50 % de chiites elle éclaterait en cas de guerre civile. Elle se réserve donc pour des taches de réunification. L’action du Hezbollah a rendu visible ce rapport de forces, tout en marquant les limites de sa liberté d’action dans le système libanais.

Coup de poing ou coup d’état ?

La riposte aux deux mesures du gouvernement attaquant le système militaire du Hezbollah est rapide et innovante. Tous les leaders chi’ites ont exigé du gouvernement la révocation des deux décisions. Le 8 mai, Nasrallah proclame, pour le Parti de Dieu, « le droit de défendre les armes [ses armes] par les armes ». Jusque là, ce parti maintenait que ses armes ne seraient jamais utilisées que contre Israël. Deux actions sont décidées, l’une contre l’ennemi sunnite, l’autre contre l’ennemi druze : 1°) une offensive foudroyante sur les quartiers de Beyrouth-ouest dont la plus grande partie est habitée par des Sunnites fidèles au « courant du futur ». En quelques heures, la mission est accomplie sans combats : ; 2°) un jour plus tard, le parti lance une autre offensive contre la montagne druze, bastion de Walid Joumblat : cette « mission » ne réalise pas ses objectifs. Il faut décrire les faits avec précision pour en comprendre la portée politique symbolique. Lde Hezbollah vise les villes de Chouweifat et Aley (sur la périphérie de la montagne druze au sud et à l’est de Beyrouth).

On est dans la circonscription électorale où les Chiites avaient ordonné à leurs alliés le vote Hariri en 2005 ; la montagne druze s’est avérée difficile à conquérir. Le Hezbollah visait en outre les cols permettant d’opérer la jonction entre Beyrouth et la Bekaa chiite : une re-polarisation communautaire a fonctionné alors chez les druzes. A peine déclenchée, l’offensive du Hezbollah a été vite contrée, non seulement par les partisans de W. Joumblat, mais aussi par le clan de F. Arslan, rival de ce dernier et... Membre de « l’opposition », dirigée par le Hezbollah. Encerclé dans Beyrouth ouest, W. Joumblatt avait délégué par téléphone à son rival le soin de « défendre le Chouf Druze ». Ce qui fut fait mais sans que les engagements dégénèrent. Le communautarisme druze freinait l’action militaire du Hezbollah mais la division politique des Druzes freinait l’escalade vers la guerre communautaire. En ce qui concerne l’« ennemi » sunnite, son espace une fois sous contrôle, a en fait été transféré en douceur à l’armée nationale.

Dans sa campagne militaire, le Hezbollah s’est égaré dans les ruelles de Beyrouth Ouest et les sentiers de la montagne druze. Il a testé cependant l’attitude de coopération de l’armée à son égard et l’a instrumentalisée au cours des quelques combats. En perdant sa capacité de contrepoids éventuel au Hezbollah, elle s’est renforcée comme agent de reconstitution pacifique du système intercommunautaire.

La conférence de Doha

La « conférence de dialogue national libanais » à Doha, sous le patronage de l’Émir du Qatar et de la Ligue Arabe a organisé « la capitulation » de la majorité : Cette dernière a accepté toutes les conditions de l’opposition (le principe de formation d’un gouvernement d’union nationale, une nouvelle loi électorale - celle de 1960 - et, enfin, l’élection du nouveau président de la république). Dans son discours inaugural devant le parlement le 25 mai dernier, celui-ci a annoncé tout un programme de réformes et de réconciliation ; mais le plus impressionnant, était la présence dans le public, d’une panoplie de garants régionaux et internationaux et notamment des représentants des pays contribuant à la FINUL renforcée (France, Italie, Espagne, Italie, Turquie). La rhétorique du Hezbollah sur la résistance a perdu beaucoup de sa crédibilité. Néanmoins, il reste une force politico-militaire dominante au Liban, mais bien intégré au système intercommunautaire et aux alliances complexes qui divisent les communautés et qui joue encore comme un système capable de contrôler la montée aux extrêmes.


 


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