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Deux diables pour refaire de l’OTAN une alliance de guerre tout terrain

Alain Joxe

Par Alain Joxe, 30 novembre 2007

L’OTAN sans ennemi n’est plus une alliance contraignante légitime mais un club et une entreprise coopérative de services pour coalitions ad hoc, mais la solidarité entre membres y est facultative. Efficace dans la généralisation de certains armements et de certaines normes américaines, permettant l’interopérabilité, les Américains y tiennent les grands commandements, et par les types d’entraînement peuvent influer sur les doctrines d’emploi, mais leur stratégie globale, autistique et agonistique, n’est pas forcément du goût des membres de la coopérative, qui ne contribuent donc guère aux expéditions du leader. En attendant qu’une nouvelle doctrine de l’OTAN soit négociée (peut être en 2008 ?), Les Etats-Unis cherchent avec ardeur à restaurer par la pratique son statut d’Alliance. Mais ils ne pourraient y parvenir que si un ennemi commun, de bonne taille, se profilait à l’horizon et justifiait de resserrer les rangs.

Dans la situation militaire très dégradée où la guerre d’Iraq a entraîné les Etats-Unis de Bush, le « danger iranien » est apparu comme un objet pouvant faire l’unité d’une Alliance Atlantique s’étendant jusqu’à la caspienne. Plus récemment ils cherchent à vérifier si on ne pourrait pas promouvoir, de nouveau, la Russie au rang d’ennemi désigné, icône vendable à certains pays membres de l’Union Européenne. Ces deux options méritent une analyse critique.

LE DIABLE IRANIEN ET LA DIPLOMATIE

Aucun des pays réellement concernés par l’existence de l’Iran ne va encore jusqu’à prendre à son compte l’idée américaine qu’il s’agit d’un danger actuel menaçant et nucléaire, méritant d’être éliminé par un acte destructeur unilatéral.

Les manœuvres troubles et les mensonges des iraniens désireux d’aboutir sans encombre au sommet possible d’une capacité de production de combustible enrichi par centrifugation, sont considérés comme contraires aux engagements pris par l’état signataire du traité de non prolifération. Mais ce n’est pas parce qu’ils auraient lancé l’acquisition d’une arme nucléaire, mais a cause d’une série d’évitements des contrôles exigibles qui sont successivement rattrapés par des inspections.

En raison de ce comportement, le dernier rapport de l’AIEA se refuse à attester que le programme iranien ne peut pas être un programme d’acquisition des moyens de fabrication d’une arme nucléaire ; mais en même temps il ne peut pas dire que ce programme ne peut que viser cette acquisition. Cette ambiguïté n’est pas due seulement aux brouillages des iraniens mais au niveau ambivalent de développement auquel ils sont aujourd’hui parvenus.

Ni les Russes ni les Chinois bien décidés à ce que l’Iran négocie avec eux sa stature nucléaire civile, ne sont favorables à un armement nucléaire iranien autonome. On pourrait les laisser en charge du dossier avec connivence des Européens qui savent que les iraniens même s’ils le voulaient ne pourraient brandir une arme nucléaire avant 3 ans et qu’ils ne s’y prépareraient que si la perception d’une attaque américaine inéluctable devenait manifeste. La négociation utile devrait se poursuivre sans guerre et aboutir à un Iran sans armes nucléaire

L’ENJEU DE PRESTIGE GLOBAL

Mais cette issue diplomatique laisserait les Etats Unis en dehors de la gestion directe du problème. Etre exclus de la solution d’un problème, voilà qui est insupportable pour Washington surtout s’il se situe au cœur du Grand Moyen Orient, que le Président Bush a désigné unilatéralement comme sa surface de projection préférée, pour des raisons de géopolitique globale. Le dossier est donc brûlant parce que l’hybris d’Empire est en cause.

Le danger virtuel que court le monde entier du fait de la diminutio capitis subie dans la guerre d’Iraq devient un danger réel.

LE DIABLE POUTINE DE LA BONNE VIEILLE GUERRE FROIDE

Une autre solution en trompe l’oeil s’offre alors aux communicateurs Républicains américains, à la recherche d’un ennemi pour refonder leur hégémonie, mais elle est également dangereuse car elle joue explicitement avec le feu nucléaire. : on les voit s’orienter vers la dénonciation d’une possible connivence russe avec le “diable” de Téhéran. Se replier simplement sur la peur du vieil ennemi russe, considéré comme complice de l’Iran, puisque refusant la construction du bouclier basé en Tchéquie et en Pologne.

La formule consiste à faire comme si l’Iran était déjà doté de l’arme nucléaire et qu’il fallait disposer déjà d’un bouclier mettant l’Europe à l’abri de ses fusées. D’où le dispositif prévu d’un système d’alerte et d’interception. Et si Poutine s’y oppose c’est qu’il est complice de la nucléarisation de diable chiite.

LA REACTION RUSSE

La réaction de Poutine s’explique stratégiquement à plusieurs niveaux.

D’une part il y a violation par les Etats Unis des termes de l’acte fondateur Otan Russie (et c’est peut être la chose principale quoique cet aspect soit peu évoqué, en raison du fait que l’Acte n’est pas un Traité.) D’autre part il y a violation du traité de dénucléarisation dans le sens d’une reprise de la course aux dispositifs nucléaires dans l’espace eurasien.

Enfin il y a provocation à l’égard de la culture des militaires russes qui restent des piliers du régime et de la dynamique de restauration de l’Etat - au pont qu’on leur a sacrifié la population tchétchène pendant des années et qu’on est prêt au nom d’un nationalisme panslave, sorti des caves du tsarisme, à courir au secours du parti génocidaire criminel de M. Seselj, qui pèse sur le gouvernement serbe pour empêcher toute solution au Kosovo.

POUR UNE PAIX EURASIENNE A POSTE FIXE

Pour démêler cet imbroglio pathétique il faudrait une prudence et une volonté diplomatique agile et extrêmement ferme de la part des Européens qui malheureusement affichent de multiples divisions.

On craint que pourrait même manquer aujourd’hui cette politique de connivence statutaire avec la Russie que de Gaulle a entretenu pendant toute la guerre froide, pour le maintien de la paix, pacte qui pourrait s’opposer au jeu de rôles américain, manipulant de réels dangers de conflit armés. Seule une véritable approche pan-européenne peut modifier le glissement incontrôlé géré par le leadership américain comme un enjeu de prestige sécuritaire délocalisé.


 


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