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La doctrine Opex du CDEF : adaptation, stabilisation, paix

Alain Joxe

Par Alain Joxe, 15 octobre 2007

Le livre blanc de 1994 supposé refléter la fin de l’URSS, s’éloigne à l’horizon.

On a assisté en France après la fin de la guerre froide, à la mise en place progressive, pour les besoins de l’instruction et les nécessités de l’entraînement, d’éléments disjoints puis de synthèses des enseignements tirés des expériences de terrain. Ce travail technique entamé lors des opérations balkaniques et africaines par remise à l’honneur de la pratique (basiste) des analyses de « retour d’expériences » (celle même qui avait permis à l’armée française de se réformer en 1918 et de battre finalement les Allemands, s’est accumulé finalement ans le "Centre de Doctrines et de l’Emplois des Forces" de l’armée de terre, créé comme structure autonome en 2004.

Coiffant le tout et prolongeant les enseignements pragmatiques, il aboutit à l’énoncé construit et cohérent d’une doctrine d’emploi des forces de l’armée de terre qui se démarque des visions américaines - sans les abolir. Cette doctrine met au premier plan l’adaptation à l’adversaire, devant aboutir à la maîtrise du terrain, et non la transformation à l’américaine qui s’axe sur la supériorité absolue du ciblage aéro-satellitaire et qui prône une bataille initiale, ultra violente (mais non décisive) (Shock and Awe) impliquant « la définition de l’ennemi comme un ensemble de cibles à détruire », cette destruction étant, finalement, « contre-performante dans son ambition à produire de l’efficacité politique » Le CDEF considère, comme phase décisive d’une intervention militaire, non plus la bataille asymétrique initiale « mais la phase de « stabilisation », et sa définition comme « fonction stratégique » majeure s’impose, comme allant de soi, même si c’est bien évidemment le caractère politique, économique, et social des diverses « lignes d’opération » qui s’y croisent , qui permettent de lui conférer ce statut hégémonique .

Lorsqu’une armée est laissée longtemps sans directives, elle cherche à remettre en œuvre ses traditions. L’effort fourni par le CDEF est intéressant car il vise à s’appuyer sur les traditions humanistes (idéalisées) des théoriciens de la guerre coloniale française, à savoir Gallieni et Lyautey. Le premier comme défenseur du respect des communautés paysannes (au Tonkin, à Madagascar), et le héros de l’instauration par la conquête et la pacification des progrès de l’instruction et du développement. Le second par la construction du « modèle marocain » : l’appui donné aux formes traditionnelles préindustrielles de l’Etat, placé sous protectorat, et la mission politique et sociale qui consiste à l’amener à l’indépendance sans destruction de la continuité de la culture et de l’identité pré-coloniale.

Ce corpus aboutit à la définition de toute guerre d’intervention asymétrique comme un scénario se divisant en trois phases : la phase de la bataille asymétrique du début de l’intervention, la phase de la stabilisation, qui ressemble à la pacification coloniale, et la phase de construction de la paix qui devrait permettre le succès et la fin de la mission.

CRITIQUE DU MODELE AMERICAIN

Dans sa structure chronologique, ce scénario ressemble tout à fait au modèle américain construit pour l’Iraq, sauf qu’il introduit la critique en déclassant la bataille initiale comme un choc parfois nécessaire, mais subalterne, que seule la séquence stabilisation, très rapidement mise en œuvre, peut transformer en moment positif. Les deux icônes de Gallieni et de Lyautey servent sans aucun doute aujourd’hui aux militaires français à structurer une critique acerbe des pratiques américaines de destruction totale de l’état ou des identités politiques locales, dans les zones d’intervention expéditionnaires, et rejette le maintien d’une présence occupante, rendue incapable de tenir le terrain - urbain - par l’absence de but de guerre (Zweck) interagency, politiques et sociaux. menant à la paix.

Rappelons que cette carence d’objectif politique se dévoile, en Iraq, par les changements successifs du Zweck avoué de l’expédition. Au moins trois buts politiques contradictoires ont été exhibés successivement depuis le début de l’expédition, comme bricolés par le pouvoir présidentiel américain, qui ne peut maintenir le cap de la guerre prolongée dans l’incohérence, qu’en vertu d’une « surpuissance impériale »(cf tableau annexe). La critique française rejoint donc celle de certains militaires américains, qui reconnaissent l’échec iraquien et font l’éloge, par contraste, d’un savoir-faire attribué aux Britanniques ou aux Français.

Cette promotion flatteuse de l’armée française par les Américains passe malheureusement par l’éloge de la bataille d’Alger, victoire militaire mais défaite politique, et pourrait déboucher sur l’idée qu’une injection de doctrines et de troupes françaises dans le hachis sanglant de Bagdad ou de Bassora ou du moins de l’Afghanistan, pourrait contribuer à une solution. L’ambition ambiguë, maintenue jusqu’ici pour l’armée française, de savoir en faire au moins autant que les Anglais est seulement capacitaire. Actuellement les Britanniques eux, à leur façon, sans paroles, se retirent d’Iraq pour des raisons stratégiques, en passant de 20.000 à 6 000 hommes entre janvier et septembre puis à 4 500 en décembre, et en renonçant à figurer dans les forces de la coalition par des unités combattantes opérationnelles, ils conserveront seulement des missions de formation et d’entraînement de l’armée Iraquienne).

Dans ce contexte il est très intéressant et très urgent de discuter clairement et ouvertement de ces points de doctrine et d’éclairer les options divergentes, qui peuvent sortir du tronc commun de l’analyse critique des missions américaines, qui sont à la base du renouveau de la pensée militaire française.

LES DEUX VERSANTS DE LA DOCTRINE : REPUBLICAINE OU IMPERIALE

Les retours d’expérience dans les expéditions onusienne ou néo-coloniales de la France ont créé un concept d’op-ex qui pourrait déboucher soit sur des missions de paix de protection et de reconstruction, soit sur une forme d’éloge de la guerre coloniale d’antan. Poussons les deux versions à la caricature pour se faire comprendre. Avec la distance, les deux « icônes » Gallieni et Lyautey, sont devenues des concepts ; on peut se dire, (pourquoi pas ?) qu’il existe un Lyautey virtuel de droite et un Lyautey virtuel de gauche, un Gallieni de droite et un Gallieni de gauche. Mais la question n’est pas strictement droite gauche. La ligne de partage entre ces deux versants doit être plutôt identifiée comme séparant, aujourd’hui, deux Grandes Stratégies : une républicaine et une impériale.

Une partie de la doctrine d’adaptation critique, élaborée par le CDEF peut conduire à une doctrine de protection des Etats ; l’interposition entre deux adversaires consentants, type FINUL, certes reste le cas idéal, comme le dit fort bien le Général Leborgne , mais la projection peut exiger une action militaire initiale, et si l’action se prolonge sur le terrain dans les zones peuplées, le mandat politique peut aller au delà de la surveillance d’un cessez le feu ;et comprendre la protection des populations contre les destructions socio-économiques et les effondrements politiques et sociaux (véhiculés par le néolibéralisme sauvage), prenant forme de corruption locale ou d’aventurisme paramilitaire.

Au vu de la guerre d’Iraq, une intervention européenne d’interposition type pourrait même, désormais, viser à prévenir une intervention destructrice des marines, (accompagnée de ciblage moderne de destruction des quartiers sensibles, population comprise bref de crimes de guerre), et à éviter l’impasse irréparable et la guerre sans fin que déclenchent les injustices collectives faites aux peuples.

Et puis il y a l’autre versant de cette doctrine : l’adaptation et d’emploi décisif de la force dans la phase de stabilisation peut, à l’inverse, glisser vers la tentation d’une « participation intelligente » aux expédition néocoloniales de maintien de l’ordre américain. Cette tendance « néocoloniale » est sans issue macrostratégique réelle, puisque la reconquête coloniale du Tiers Monde sous forme mandataire ou par bantoustanisation n’est évidemment pas du tout un objectif macro-stratégique à promouvoir, ni pour soi-même, ni pour les Etats Unis. Elle exigerait de créer un état d’esprit de « guerriers mercenaires doté d’intelligence coloniale » dans certaines unités américaines et chez certains alliés, adoptant des techniques de combat, utilisables dans des terrains et pour des objectifs très délimités et pensés comme création de réseaux et de bases dans une logistique de l’intervention globale ponctualisée.

L’aspiration à dominer l’échelle micro-guerre urbaine (du théâtre israélo-palestinien) ou micro-guerre rurale (de l’expédition israélienne au Liban) ne comporte que des missions micro-militaires et micro-politiques médiocres, renforçant de manière sinistre la culture de la répression globale, et contraires à la culture stratégique européenne actuelle.

CONTRE LE MIXAGE DES MISSIONS MILITAIRES ET POLICIERES

On note alors que l’intelligence dans la répression exige essentiellement une coordination ou une fusion armée-police et conduit à une paix de domination ; à l’inverse, une traçabilité explicite des buts politiques démocratiques et pacifiques (Zweck) depuis la doctrine stratégique jusqu’aux doctrines d’emploi et aux tactiques (structurant les Ziel) construit un type d’intervention qu’on pourrait appeler paix de libération et pourrait utilement servir .un type d’intervention européenne sous résolution de l’ONU. Il ne s’agit pas de pacifisme. La libération du Tonkin de l’emprise des pirates peut trouver des équivalents contemporains.

Il faut signaler que la réforme de la politique de défense et de sécurité s’accompagne aujourd’hui, sous l’influence du logo de la guerre contre le terrorisme, d’une tendance à la confusion ou à la fusion des missions militaires et des missions de police ; cela peut paraître techniquement inévitable dans la phase de « stabilisation » et de pacification. En effet, la dévolution de l’armée à la police des tâches de sécurité, est synonyme de « passage de la guerre à la paix ».

Mais le mixage durable des missions militaires et policières sur un glacis intermédiaire a un inconvénient, :celui de promouvoir éventuellement une représentation de la paix comme paix de répression ; toute guerre « au sein de la population » suppose intromission ou création d’une guerre civile ; l’idée d’un compétence sur cette tranche trouble de l’action, permet d’imaginer même des missions militaires de pacification au sein de notre propre population (l’imagerie en est banalisée par l’existence de patrouilles militaires et policières se croisant dans les gares au titre de « Vigie Pirate ») .

En conclusion, autant mettre les pieds dans le plat : du point de vue démocratique, il faudra que les missions de défense s’affirment toujours comme missions de protection et stabilisation et que la paix soit une libération de toute trace de pression militaire, et que la police rétablie dans son rôle ordinaire soit alors celle des « Gardiens de la Paix ». L’extension à l’infini du rôle « gendarmique » qui caractérise par exemple le gonflement des carabiniers italiens, très bien vu par l’OTAN, doit être condamné et la tradition de la gendarmerie (blanche) comme « douaniers » d’une frontière linéaire juridique claire et distincte, l’emporter. L’entraînement à la guerre civile sous prétexte de stabilisation interne semi-policière, évoqué en filigrane par certains doit bien entendu être exclu pour toujours, en démocratie, on en conviendra, mais aussi en projections de forces, car même pour l’accès aux matières premières, la défense des droits de l’homme est un moyen, dans la mesure où le but politique, pour la France, n’est pas la répression impériale et l’occupation prédatrice sans fin.


LES TROIS BUTS POLITIQUES (ZWECK) SUCCESSIFS DE LA GUERRE D’IRAQ

1. But initial affiché, (fondé sur deux « mensonges stratégiques » : Destruction totale de l’Etat Baathiste car (a) « menaçant de devenir nucléaire militaire » (b) « complice de AlQaida »

2. Buts politique affiché après la victoire de la bataille initiale : Reconstruire une démocratie « alliée » sur la base d’un équilibre intercommunautaire confédéral (Kurdistan, Chiistan ; Sunnistan) grâce à l’alliance des Etats Unis avec les Kurdes et les Chiites contre les Sunnites assimilés à ‘baathistes)

3. But proposé devant le chaos de la guerre civile entre communautés et au sein des communautés, avec résistance armée, attribuée à l’influence iranienne : Conserver l’Iraq sous contrôle militaire pour contrer l’influence iranienne ; l’Iran devenant l’ennemi principal : on rallierait les sunnites contre l’influence attribuée à l’Iran sur les Chiites et les Kurdes.


 


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