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Armements et énergie, frères siamois de la nouvelle puissance russe ?

Louis-Marie Clouet

Par Louis-Marie Clouet, 1er août 2007

Le projet politique de Vladimir Poutine visant à redonner à la Russie sa puissance au plan international s’est focalisé sur les ressources énergétiques russes (pétrole, gaz et nucléaire), et sur le secteur de l’armement.

Ces deux secteurs-clés présentent des convergences importantes : la recentralisation du pouvoir aux mains du Kremlin, leur utilisation comme leviers de politique étrangère, l’accroissement du rôle de l’Etat dans l’économie, les tensions perceptibles entre ouverture aux partenaires étrangers et développement national, la constitution de sociétés publiques ou semi-publiques servant les intérêts de l’Etat.

À son arrivée au pouvoir, Vladimir Poutine a fait un constat d’échec de la politique libérale des années Eltsine :

-  La libéralisation et les privatisations ont donné trop de pouvoir aux oligarques, qui ont dilapidé des biens et technologies essentiels pour la Russie ; l’absence de contrôle de l’Etat a conduit à des luttes fratricides et à une perte d’efficacité commerciale sur les marchés extérieurs ;

-  Les ressources tirées de ces exportations (armes et énergie) devaient servir au développement économique et la modernisation de l’industrie russe.

-  En tant que garant de l’intérêt général, l’Etat devait reprendre le contrôle de ces leviers de puissance et de croissance économique ;

La reprise de contrôle des exportations

Le système de coopération militaro-technique a été rationalisé, en ligne directe avec le Kremlin. La création en décembre 2000 d’une entreprise unique d’Etat d’exportation d’armement Rosoboronexport a mis fin aux luttes intestines entre agences et entreprises de production d’armements autorisées à exporter. Son directeur Sergueï Tchemezov, proche de Poutine, a obtenu un monopole complet sur les exportations russes d’armements en décembre 2006. À travers Rosoboronexport, l’Etat russe contrôle la principale ressource financière des industriels russes d’armements, en l’absence de commandes conséquentes par le ministère russe de la Défense .

Dans le domaine énergétique, l’Etat russe a maintenu son monopole sur les gazoducs et oléoducs d’exportation pour contrôler les flux financiers des firmes énergétiques russes, avant d’envisager un contrôle direct des capacités de production d’hydrocarbures en Russie. Les exportations nucléaires sont désormais sous le contrôle de Rosatom, dirigé par Sergueï Kirienko, et de sa filiale Atomstroïexport.

L’articulation de la politique étrangère autour de l’énergie et des armements

L’articulation de ces deux leviers économiques à la politique étrangère de l’Etat en fait une arme efficace en vue de redonner une influence internationale à la Russie. Les accords récents signés avec l’Algérie, le Venezuela ou encore l’Iran ont ainsi combiné réduction de dette, accords de coopération pétrogazière ou nucléaire, et ventes d’armes.

La Russie tire-t-elle autant de bénéfices qu’espérés de cette nouvelle diplomatie politico-économique ? La crise du gaz avec l’Ukraine a été perçue comme une menace sur la sécurité d’approvisionnement énergétique, et la Russie y a perdu en crédibilité. En ne faisant plus des exportations d’hydrocarbures de simples relations commerciales, la Russie voit l’ensemble de ses relations avec ses voisins et l’UE pollué par les tensions politiques sur la sécurité énergétique.

Les ventes d’armes russes à la Syrie, à l’Iran et au Venezuela, au-delà d’un intérêt tactique et commercial, crispent les relations russo-américaines ; par ailleurs, les embargos américains sur Rosoboronexport et Sukhoï aurait pu avoir des conséquences négatives sur les programmes aéronautiques conjoints .

La question du contrôle des actifs industriels

Ce contrôle des ressources financières issues des exportations a permis à l’Etat russe de reprendre le contrôle indirect d’actifs jugés « stratégiques ». Grâce aux ressources des ventes d’armes, Rosoboronexport devient depuis 2002 un holding industriel au cœur de toutes les restructurations en cours dans le domaine de l’armement : hélicoptéristes ; monopole aéronautique OAK, chantiers navals publics, électronique optronique, munitions, motoristes, métaux spéciaux (rachat du premier producteur mondial de titane VSMPO Avisma), automobile (contrôle du constructeur automobile AvtoVAZ).

Le démembrement de Ioukos et la constitution de grands groupes autour de Gazprom et Rosneft illustrent aussi cette politique industrielle de contrôle étroit, mais indirect de l’Etat sur la production d’hydrocarbures, par voie réglementaire (loi les investissement dans les secteurs stratégiques, monopoles sectoriels), capitalistique (parts de contrôle dans ces groupes stratégiques), clientéliste-bureaucratique (direction confiée à des proches du Kremlin, fonctionnaires ou hommes politiques). Contrôle indirect, car cette politique ne conduit donc pas à une renationalisation pure et simple, mais à un réengagement de l’Etat dans les entités de production par un contrôle capitalistique et réglementaire de secteurs privilégiés .

Ouverture à l’étranger ou développement national ?

La politique industrielle russe est ambiguë quant à la place accordée aux partenaires et investisseurs étrangers, et reflète les tensions internes entre libéraux en faveur d’une ouverture et les partisans d’une ligne « étatiste nationale ». Cette doctrine nationale se heurte au besoin en financement et en technologies des industries nationales, pour l’exploitation et la transformation des hydrocarbures, et pour le développement de nouveaux programmes d’armements et aéronautiques.

Cette tension se fait sentir sur l’exploitation des grands champs gaziers et pétroliers, dont la licence d’exploitation par des grands groupes étrangers (Shell, BP, Total) fait l’objet de négociations ardues et de restrictions brutales.

Si le programme d’avion régional SuperJet100 de Sukhoï est développé en coopération avec Boeing, Thales, Snecma, l’échec des coopérations entre l’OAK et EADS oblige l’Etat russe à réorienter fortement sa stratégie sur un développement national, ou du moins en coopération avec d’autres partenaires (Inde, Chine).

La révision de la loi sur les investissements dans les secteurs stratégiques prévoirait un assouplissement du seuil de participation d’investisseurs étrangers à 49% - voire plus - du capital des « entreprises stratégiques » , mais sur décision ad hoc du président.

Enjeux à court et moyen terme

La constitution de grands groupes industriels publics pose la question de l’efficacité et de la viabilité économique de cette méthode pour moderniser l’économie russe : les entreprises des deux secteurs rencontrent déjà de gros problèmes de productivité, dus au vieillissement de leur outil industriel, de leur personnel et à une mauvaise allocation des ressources financières.

La nécessité pour l’industrie russe d’acquérir des technologies clés - que ce soit dans l’extraction en hydrocarbures, le nucléaire, l’aéronautique, l’électronique - ne pourra se faire qu’à travers des coopérations avec des industriels occidentaux. La Russie devra donner des gages de crédibilité et de fiabilité (environnement financier, réglementaire) pour attirer ces partenaires essentiels. Si priorité est officiellement donnée à l’innovation technologique, peu de mesures soutiennent les PME innovantes, pour préférer un appuis à de grands groupes étatiques, au risque de retomber dans les travers de la corruption, de l’opacité, de l’inefficacité.

À la veille des élections présidentielles, les objectifs de politique industrielles risquent d’être malmenés par les luttes de pouvoirs pour le contrôle des ressources financières issues de ces deux secteurs stratégiques : Gazprom (Dmitri Medvedev), armement et industrie (Sergueï Ivanov, Sergueï Tchemezov).


 


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