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La Turquie va-t-elle s’enliser en Irak ?

Ugur Kaya

Par Ugur Kaya, 5 août 2007

De plus en plus, l’Irak devient une source de tensions et d’incertitudes pour la Turquie. La présence de campements du PKK au nord de l’Irak fragilise les relations d’Ankara avec l’administration américaine et avec celle du Kurdistan irakien. D’ailleurs, le développement de cette dernière inquiète les faucons d’Ankara pour qui la naissance d’un Etat kurde renforcerait les mouvements indépendantistes en Turquie. Le problème selon eux, serait que ceci se réalise sous l’égide des Etats-Unis. Pour Ankara, la guerre du gouvernement américain contre le terrorisme ne paraît pas être un discours sincère tant qu’il n’agit pas contre le PKK par ailleurs classé comme groupe terroriste par Washington.

L’avenir de Kirkuk

De surcroît, les déclarations des autorités kurdes irakiennes contre une éventuelle intervention turque sont considérées comme une provocation par Ankara qui, par orgueil, ne peut supporter de ne pouvoir agir face à ces ‘tribus’ qui se prennent pour un Etat sous protection américaine. Un autre cauchemar d’Ankara serait que Kirkuk passe sous l’autorité kurde après le référendum prévu par la constitution irakienne. Si dans ses déclarations, le gouvernement défend les droits des turkmènes de cette province, sa source d’inquiétude est la présence de pétrole qui permettrait à l’Etat kurde devenir une certaine puissance et de constituer par conséquent une menace. A plusieurs reprises, les généraux turcs annoncèrent qu’ils ne pouvaient pas permettre un tel développement. Mais Kirkuk est à 400 kilomêtres de la frontière turque ce qui rend une action militaire quasi-impossible.

Les menaces des généraux ne se limitent pas au sort de Kirkuk. Les derniers incidents, dont un attentat à Ankara faisant six morts, ont amplifié le grondement social ainsi que le discours militariste. Alors que l’armée mène une grande opération contre le PKK au sud-est du pays, les généraux critiquent quasi-explicitement le gouvernement de ne pas donner le feu vert à une action transfrontalière.

L’ouverture vers les kurdes

D’autres groupes comme l’AKP, parti au gouvernement, la grande bourgeoisie, les partis très faibles de gauche et bien entendu les kurdes, ont une vision différente du problème. Le gouvernement a en effet tenté l’ouverture vers les kurdes de Turquie comme d’Irak. Le fait que les relations commerciales avec le Kurdistan irakien ne cessent d’augmenter, constitue une dynamique économique.

Toutefois, ces groupes se heurtent à la réticence des faucons nationalistes, accrue quand les attaques du PKK augmentent, notamment en ce moment. Par ailleurs, plusieurs événements ont suscité des doutes quant à l’implication des militaires dans certains incidents. Parmi d’autres, l’incident de Semdinli, où des sous-officiers furent arrêtés par ‘le peuple’ après avoir posé une bombe en ville, laisse entrevoir la complexité des choses. En fait, les militaires s’opposent à une autre solution que la leur et à une politisation du sujet kurde qui pourrait aboutir, selon eux, à briser l’unité du pays.

La ligne kémaliste

L’approche des élections ne facilite pas les choses. Le problème trouve écho dans la rivalité entre les groupes étatistes qui se définissent comme kémalistes et les autres. Tout en connaissant les dangers d’une éventuelle opération transfrontalière contre le PKK, les premiers tentent d’affaiblir le gouvernement, en le critiquant de ne pas prendre, sous la contrainte américaine, les décisions nécessaires. La question est : jusqu’où les militaires peuvent-ils aller ? Est-ce qu’ils instrumentalisent le sujet pour décrédibiliser l’AKP, ou bien vont-ils provoquer une crise sociale et internationale, pour regagner le terrain qu’ils ont perdu lors du processus d’adhésion à l’UE ? Les groupes ultranationalistes, anti-UE et anti-Etat kurde, peuvent espérer de cette période d’élection des répercussions plus profondes et de longue durée sur la vie politique. D’un autre côté, sans une résolution du problème kurde et une réconciliation avec les kurdes du nord de l’Irak, ‘l’Etat profond’, expression en Turquie pour désigner les pouvoirs militaro-bureaucratiques, pèsera toujours sur la politique et sur la démocratie.

La position américaine

Une intervention unilatérale turque en Irak du nord peut tirer le pays vers un enlisement militaire et politique. Sans l’accord des américains et des kurdes irakiens, elle déstabiliserait la seule région d’Irak où l’on peut parler de sécurité. Cela provoquerait une importante réaction de l’administration américaine d’occupation. Cette dernière a déjà réagi en arrêtant des militaires turcs du bureau de liaison de Suleymaniyeh en 2003 après obtention de renseignements sur leurs activités déstabilisatrices dans la région. A cela s’ajouta en juin 2007, la violation de l’espace aérien turc par deux avions de chasse américains suite à la mobilisation turque sur la frontière irakienne et aux déclarations anti-américaines des généraux ; elle fut prise comme un message.

La question implique d’autres acteurs : Téhéran multiplie les opérations contre le PKK afin de diminuer les éventuelles pressions de la Turquie se ralliant au camp occidental concernant l’affaire nucléaire. A son tour, l’UE a énoncé à plusieurs reprises son désaccord quant à une intervention unilatérale turque en Irak. Les représentants de l’Union n’ont cependant pas fait de déclarations dures concernant une possible opération, après la réunion ministérielle du 4 juin entre la Turquie et l’UE. L’accent a plutôt été mis sur la place de l’armée dans la politique. Toutefois, le camp ‘anti-adhésion’ de la Turquie peut essayer d’instrumentaliser cette question pour mettre des bâtons dans les roues du processus d’adhésion.

L’aggravation de la situation peut perturber le futur de la Turquie ainsi que les équilibres régionaux. Si les puissances occidentales et même les kurdes irakiens veulent vraiment minimiser le rôle de l’armée turque, ils doivent faire attention aux dynamiques du pays. Et dans ce cas, pour diminuer les tensions internes, on pourra alors imaginer une opération très limitée, plutôt aérienne, avec un accord multilatéral, même si cette intervention sera à coup sûr critiquée publiquement.


 


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