16 avril 2007
Les dernières livraisons de l’annuaire du SIPRI montrent le retour de la Russie dans le commerce mondial des armes. Après l’effondrement des années 90, le retournement de tendance est spectaculaire puisque la Russie paraît redevenir la principale rivale des Etats-Unis. L’indicateur d’exportations d’armes conventionnelles, de l’Institut de Stockholm, montre une progression régulière des ventes d’armes russes. Ce pays n’a cessé de gagner des parts de marché depuis la fin des années 90, au point de supplanter les Etats-Unis, et de devenir leader mondial en 2004, position confirmée en 2005. Rien ne dit que la Russie ne conserve pas ce rang pour 2006, malgré la forte progression des ventes américaines.
Ces résultats inattendus posent une série de questions, notamment :
Que signifient de telles performances et quel crédit leur accorder ?
Comment expliquer un tel retournement de tendance, alors qu’en 1998 l’économie russe semblait être définitivement déclassée, et que le complexe militaro-industriel, hérité de l’ère soviétique, était confronté à une crise sans précédent ?
Les contours d’un redressement spectaculaire
Dans les années 90, les ventes d’armes russes n’ont cessé de reculer. Déjà, au début de la décennie, leur part a été divisée par deux par rapport aux années 80. De 40% du commerce mondial elle est passée à 20%. Le point bas a été atteint en 1998, où celle-ci a chuté à 7% du total. Depuis, la hausse des exportations russes d’armement ne se dément pas. Celles-ci ont grimpé au-delà des 3 milliards de dollars (en 1999), des 4 milliards de dollars (en 2000), des 5,5 milliards (en 2001) et des 6 milliards en 2004 . Elles se sont plus ou moins stabilisées autour de ce niveau depuis . La progression a donc été constante.
Il est frappant de constater la faible cyclicité des ventes russes par rapport aux autres grands pays exportateurs. La régularité de la progression est une chose suffisamment rare dans le domaine de l’armement pour être soulignée.
Depuis 2004, l’indicateur synthétique du SIPRI montre que, sur la période 2000-2004, les exportations russes ont représenté 27 milliards de dollars constants aux prix de 1990. La Russie est devenue le premier vendeur d’armes sur cette période de cinq ans, avec près du tiers des ventes. Sur 2001-2005, la Russie reste en tête, avec 31% du commerce international, devant les Etats-Unis (30%), pour un montant de 29 milliards de dollars constants. En outre, la croissance des ventes d’armes russes s’est amorcée dans un contexte international défavorable, de rétrécissement du marché. Ce qui donne une indication de la vigueur de sa progression.
Ces éléments permettent d’exclure tout phénomène ponctuel et conjoncturel pour expliquer le redressement russe. Il s’agit donc d’une amélioration significative, durable et en profondeur. Ce regain à l’exportation traduit plus généralement la consolidation de l’industrie de défense russe, et une nette progression de sa compétitivité internationale, qui n’est pas étrangère à son retour sur le devant de la scène diplomatique et stratégique. Enfin, quoiqu’on en pense, ces performances montrent l’efficacité des options stratégiques internes et externes choisies par le gouvernement Poutine.
Des résultats en trompe l’œil ?
Ce constat est loin de faire l’unanimité. Deux types d’arguments sont couramment avancés pour mettre en doute la réalité et la robustesse de ce rétablissement.
D’abord, les données du SIPRI surestimeraient les tendances réelles . Les méthodes de calcul, datant de la guerre froide, seraient obsolètes. Rappelons, qu’elles consistent en une estimation de la valeur des livraisons et ne correspondent pas nécessairement à la valeur effective des contrats. Si on s’en tient aux données officielles, les experts du CAST estiment que la Russie n’est que le 3ème ou 4ème exportateur mondial.
On peut écarter cet argument, pour trois raisons. Primo, techniquement, les calculs du SIPRI permettent d’atténuer les effets des variations des taux de change et mettent en évidence les tendances structurelles de moyen terme. Deuxio, dans ce domaine, il nous semble que l’estimation de la valeur des matériels vaut bien les déclarations officielles sur les montants des paiements réalisés. Tertio, tout indique que les prix des matériels russes sont clairement à la hausse depuis, déjà, quelques années. Ce mouvement s’explique par l’amélioration concurrentielle des entreprises russes et accompagne une stratégie de restauration des marges, dans un contexte où la demande est forte. Enfin, les prix des armes augmentent sous l’effet de la réévaluation du rouble.
Au total, même si, dans les années 90, les firmes russes ont « cassé les prix » pour survivre, aujourd’hui la donne a changé en leur faveur. Ce qui rend les estimations du SIPRI relativement robustes.
Le deuxième argument repose sur l’idée d’un retard rédhibitoire de la Russie, dans les domaines technologique, industriel et organisationnel, qui a conduit la plupart des experts à annoncer, depuis 2002, avec constance, un recul des exportations d’armes russes. L’erreur de prédiction, pourtant systématique, tiendrait alors pour l’essentiel à des facteurs exogènes. Elle ne serait que transitoire et liée pour l’essentiel à des circonstances exceptionnelles, comme la flambée des prix de l’énergie qui alimente la demande des pays producteurs de pétrole. Elle ne remet pas en cause les tendances structurelles de l’économie de la défense russe.
Celle-ci souffre d’un déficit d’innovation et de savoir-faire qui sera sanctionné tôt ou tard.
Cette vision des choses paraît réductrice. Car, même si l’on considère que les exportations russes d’armement ont probablement atteint un pic historique en 2004-2005, les données disponibles les plus récentes montrent qu’on assiste, pour 2006, à une stabilisation à haut niveau et non pas à une baisse des ventes d’armes. Les résultats montrent une étonnante capacité à s’adapter aux évolutions des marchés internationaux. Ainsi, les ventes dans les constructions navales et les missiles ont pris le relais du secteur aéronautique, qui assurait l’essentiel des exportations jusqu’en 2004.
Ce point de vue ne prend pas en compte les spécificités des marchés des matériels de guerre, qui ne répondent pas seulement aux canons de l’économie de marché de libre concurrence. Dans ce secteur industriel, les déterminants de la compétitivité des firmes dépendent de considérations qui ne sont pas exclusivement de nature économique.
Dans un monde en pleine mutation géopolitique, les dimensions diplomatiques et stratégiques sont tout aussi essentielles pour comprendre l’orientation des flux d’armement. Ainsi la Russie a-t-elle réussie à trouver un positionnement géostratégique qui lui a permis de multiplier les commandes. C’est ce double mouvement qui permet de comprendre ses performances.
D’une part, la Russie a su faire valoir ses avantages compétitifs en termes de « coût-qualité », pour s’imposer comme le leader incontesté à destination des pays en développement. D’autre part, la diplomatie de Poutine a permis d’ouvrir des marchés à l’exportation en jouant sur une « différenciation stratégique » vis-à-vis des Etats-Unis. La politique étrangère américaine et la guerre en Irak ont provoqué une cassure géopolitique mondiale. Elles ont conduit le Kremlin à s’engager dans une politique d’autonomie et d’indépendance qui s’est déployée à l’échelle internationale, à travers un réseau de pays « non-alignés » sur Washington. La liste des principaux clients russes, d’hier et de demain, montre l’influence de ces facteurs géostratégiques sur les ventes d’armes (Chine, Inde, Vietnam, Iran, Yémen, Algérie, Syrie, Brésil, Venezuela, etc.).
On suppose une impossibilité de l’ensemble des acteurs russes qui interviennent dans la filière à modifier la donne industrielle et technologique héritée du passé. On sous-estime donc leur capacité de réaction. Or, l’ère Poutine est marquée, en interne, par une ferme ré-organisation de l’économie sous l’impulsion de l’Etat. Ce vaste mouvement marqué par des concentrations, des restructurations et des réformes institutionnelles majeures explique en grande partie la consolidation du secteur de la défense, autour de quelques grandes entreprises d’Etat et de l’agence pour les exportations (Rosoboronexport). Si tous les problèmes ne sont pas réglés, les signes d’une amélioration générale de la situation du complexe militaro-industriel sont réels. En externe, les acteurs russes développent des coopérations internationales, afin de s’insérer dans des chaînes de valeur globales. C’est en effet, un moyen de mettre la main sur des compétences et des savoir-faire dans des technologies de pointe. L’entrée de Sukhoi dans le capital d’EADS en est l’illustration la plus frappante.
Les performances de la Russie dans le commerce mondial des armes sont donc sous-tendues par une transformation de ses structures industrielles et une réorientation géopolitique majeure. Elles indiquent aussi que la Russie est entrée dans une nouvelle ère de son développement.