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Relations transatlantiques : émergence possible d’un leadership européen ?

Jean-François Guilhaudis

Par Jean-François Guilhaudis, 19 février 2007

Après les affrontements verbaux publics entre Etats-Unis et Europe au moment du déclenchement de la guerre en Irak, la tension a pris des formes moins rudes. Cela ne veut pas dire pour autant que ces tensions aient disparues. [1]

Les principaux facteurs de cette permanence sont l’incapacité des dirigeants américains à vraiment concevoir une nouvelle relation avec l’Europe, et celle des dirigeants européens à poser nettement et à formuler la question de la nouvelle relation avec l’Amérique. Comptent aussi les réticences de l’OTAN en face de l’affirmation de l’identité européenne de sécurité et de défense. Enfin le retour en Allemagne à une position plus atlantiste affaiblit le socle franco-allemand, porteur au sujet de l’Irak de la dissidence européenne ; et l’échec en France du traité constitutionnel ne renforce pas la position de l’Etat qui est le plus en pointe sur l’affirmation de l’identité européenne.

la crise nucléaire iranienne

Il y a pourtant une évolution vers une l’affirmation d’une position plus ferme et même vers un certain leadership européen dans un cas dont on ne peut certainement pas dire qu’il soit secondaire : la crise nucléaire iranienne. La guerre d’Irak, ses mensonges et ses piètres résultats excluant que le scénario de 2003 se renouvelle en Iran, la voie de la diplomatie avait une chance réelle, que les européens ont saisi fin 2003. Depuis le rôle de la troïka a été central avec l’appui de l’AIEA, tandis que Washington isolé prônait an vain à l’époque le recours au conseil de sécurité et à des sanctions.

Cette initiative européenne est fort intéressante d’un triple point de vue : perce qu’elle associe le Royaume-Uni à la France et l’Allemagne, parce que l’Union la soutient et parce que dans le contexte actuel (2003-2006) elle décrédibilise la position américaine et la marginalise. Certains analystes considèrent qu’elle n’est qu’illusion et que c’est au fond Washington qui détient les clefs du dossier. En somme, les Etats-Unis laisseraient faire les européens avant d’évoquer la question quand ils le jugeront bon, quand elle deviendra plus sérieuse. Cette analyse pourrait être la bonne si Washington avait une capacité réelle de frappe et pouvait l’exercer à son gré. Or aucune de ces deux conditions ne parait remplie pour le moment. La possibilité de frappe existe théoriquement amis une riposte coûteuse éventuellement dissuasive ne doit pas être exclue ; le nombre et la dispersion des objectifs la rendent difficile et les dégâts envisageables dans la population civile augmentent sensiblement la difficulté d’y procéder.

D’autre part, surtout après l’affaire irakienne, une frappe ne peut être exercée sans se préoccuper de la légitimité de l’action. C’est dire que les Etats-Unis ne peuvent y recourir à leur gré. Il faut pour qu’une frappe soit envisageable que l’AIEA ait détecté une claire infraction au TNP et, au minimum, que les européens l’acceptent. Après cela se poserait encore la question du « feu vert » à obtenir de la Chine et de la Russie.

Il n’est donc pas exclu que l’Iran se dote, sinon de l’arme nucléaire - ce qui n’est pas l’objectif affiché et qu’il serait très imprudent de faire - mais, comme c’est déjà le cas de certains pays, notamment le Japon, d’une capacité lui permettant , si nécessaire, d’avoir très vite l’arme nucléaire, en d’autres termes d’une certaine capacité de dissuasion.

Si cela se produit, ce qui paraît possible, voire vraisemblable, faudra-t-il considérer qu’il s’agit d’un échec de la diplomatie européenne ? la réponse « oui » s’impose si on considère la demande énoncée par la troïka, selon laquelle l’Iran ne doit pas accéder à la maîtrise du cycle du combustible nucléaire. elle devient plus incertaine si on tient compte du fait que la politique est l’art du possible. En tout cas il y aura aussi échec américain et on peut douter que la voie proposée par Washington, si elle avait été employée, aurait donné des résultats supérieurs. Quoiqu’il en soit, l’Europe a mené ici une politique propre, distincte, qui a été au cœur de la diplomatie internationale dans la crise iranienne sur un point clef, celui de la légitimité.

La voix européenne

Cela s’ajoute évidemment au fait que dans plusieurs autres domaines - CPI et droits de l’Homme, environnement, développement notamment, et, dans une certaine mesure, commerce et système monétaire et financier international - l’Europe est la principale autre voix qui se fasse entendre sur le plan international. Il est certes courant de dire qu’elle ne parvient pas à imposer sa position, que les Etats-Unis bloquent, font obstacle. Ceci est à, des degrés divers, exact, mais si on se place du point de vue américain, le même diagnostic s’impose dans l’autre sens. Ici aussi il y a obstacle et cette fois c’est l’Europe qui constitue l’obstacle.

L’idée d’un leadership européen ne semble donc pas aussi saugrenue qu’on tend à le penser souvent. Ce leadership existe déjà dans un certain nombre de domaines et on voit qu’il commence à s’exercer aussi sur certains dossiers intéressant la sécurité internationale. Cela conduit à évoquer la question de savoir si et quand sera posée la question de la redéfinition de l’Alliance atlantique, afin de la « bilatéraliser », ce qui correspondrait à l’officialisation du couple euro-américain. Pour le moment c’est le point qui retient l’attention et il n’y a pas eu de véritable initiative en ce sens.

Achille et Ulysse

Une autre issue serait l’éloignement, la séparation, le divorce ou la rupture. Bien que des deux cotés on paraisse vouloir l’éviter, elle ne doit pas être considérée comme exclue dans un dossier dont la maturation naturelle a déjà été affectée par l’élargissement de l’Union, et que l’échec du référendum de mai 2006 n’a pas simplifié. Malgré cet échec on a pu constater que l’identité européenne de défense et de sécurité continuait à progresser, ce qui éloigne de plus en plus la relation euro-américaine du modèle Mars et Vénus pour donner davantage de crédibilité au modèle Achille Ulysse. Dans le prolongement de cette affirmation européenne ou pour une autre raison, la sorite du modèle du couple doit rester présente à l’esprit. Comme l’écrivait très bien Serge Sur, « l’alliance qui les a réunis durant un demi siècle, après 1945 , a historiquement un caractère plus accidentel que structurel » [2]


[1] La rédaction de l’article dont ces extraits sont tirés a été achevée au mois de juin 2006. L’évolution, depuis lors, du dossier nucléaire iranien et des relations transatlantiques n’infirment aucune des idées générales qui y sont développées.

[2] Editorial de Questions internationales, N°9, septembre-octobre 2004.

 


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