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Reprise de la consolidation de l’industrie européenne de défense... sur une base nationale

Renaud Bellais

Par Renaud Bellais, 7 juillet 2006

Après une phase très active (1998-2001), la consolidation de l’industrie européenne de défense s’est fortement ralentie. Pourtant le processus de restructuration reste inachevé. Les rapprochements ont certes créé des entreprises de taille européenne, comme Thales ou EADS, mais la consolidation n’a vraiment progressé que dans l’aéronautique et l’espace. Les secteurs naval et terrestre restent encore structurés sur une base nationale. De même l’aéronautique et l’espace restent insuffisamment consolidés si nous comparons les entreprises européennes à leurs concurrentes américaines.

Nous sommes loin d’avoir atteint la taille critique. Le marché européen de la défense, deux fois plus petit que le marché américain, est très éclaté. La structuration en miroir, sur une base essentiellement nationale, de l’industrie devient de moins en moins tenable compte tenu de la stagnation des dépenses militaires en Europe. L’industrie n’est plus à la bonne taille pour maîtriser les coûts de production et réaliser les innovations technologiques demandées par les armées.

Une consolidation avant tout nationale

Une nouvelle phase de consolidation industrielle apparaît donc nécessaire pour adapter la base industrielle française et européenne aux enjeux industriels et technologiques. Pour autant, l’ouverture en faveur d’une consolidation européenne, dans ce que nous pourrions appeler l’esprit de Saint Malo, semble avoir fait long feu. Les dernières années ont vu s’imposer un "patriotisme économique" dans la défense.

De fait, les États sont de plus en plus prompts à favoriser des rapprochements entre entreprises locales plutôt qu’à promouvoir un décloisonnement des bases industrielles en Europe. L’exemple du naval est éloquent. Après avoir favorisé le rachat de HDW par ThyssenKrupp en 2004, l’État allemand a poussé BAE Systems à céder ses parts à ce même groupe dans Atlas Elektronik au détriment d’une solution européenne portée par l’offre - d’ailleurs plus élevée - de Thales. De même, la privatisation de la DCN s’est faite sur une base nationale plutôt qu’européenne en choisissant d’adosser le constructeur naval à son équipementier Thales.

La protection des actifs stratégiques nationaux explique également la création de Safran par fusion entre le motoriste Snecma et l’électronicien Sagem en 2005. S’il n’était la volonté de limiter les risques d’une OPA étrangère, il faut beaucoup d’effort pour percevoir une logique industrielle forte derrière cette fusion.

Ce retour à une approche nationale frappe jusqu’au très libéral Royaume-Uni. Tout en maintenant une ouverture sans égale du marché britannique, la récente Defence Industrial Strategy vise avant tout au renforcement de la base industrielle britannique. [1] C’est particulièrement vrai dans le naval : le MoD pousse à une consolidation mais sur une base britannico-britannique, alors que le Royaume-Uni s’engage aujourd’hui avec la France dans une coopération pour la future génération de porte-avions.

En outre, les entreprises déjà européanisées éprouvent de plus en plus de difficultés pour intégrer leurs activités, c’est-à-dire les réorganiser sur une base européenne pour créer des centres d’excellence de taille critique améliorant leur compétitivité internationale. Ceci explique que MBDA ou Thales soient encore organisés sur des structures nationales malgré une volonté réelle de dépasser leur héritage industriel.

La tentation de l’intégration verticale

Il n’est donc pas étonnant qu’en Europe, les entreprises aient la tentation de recentrer les efforts de consolidation sur leur pays d’origine. L’intégration verticale - c’est-à-dire le rapprochement entre plateformistes, équipementiers et/ou systémiers - semble être une tendance de plus en plus dominante. A défaut des avantages d’une intégration horizontale (économies d’échelle et taille critique), ce type de consolidation permet un renforcement de la maîtrise d’œuvre et une réduction des coûts de transaction.

Les récentes restructurations engagées par Thales peuvent se comprendre de la sorte. Le rapprochement avec DCN approfondit le partenariat déjà existant pour les programmes en coopération et les exportations depuis la création d’Armaris en 2002. De même, le rapprochement avec Alcatel apporte à Thales une production de satellites qui complète sa propre offre de stations sol et d’électronique de défense dans le C4ISR [2] - au détriment d’une intégration horizontale proposée par EADS afin de créer un "Airbus des satellites".

Cette tendance ne se limite pas à la France. Il suffit se souvenir des conditions du rachat d’Atlas Elektronik par ThyssenKrupp ou encore de l’absorption des activités défense de GEC par British Aerospace lors de la création de BAE Systems. De fait, les grands groupes européens ont un poids croissant dans les dépenses d’équipement de leur pays d’origine.

Cette évolution peut-elle être acceptable ? Oui, à la condition que les groupes ainsi constitués restent en situation de concurrence, notamment par une ouverture des marchés nationaux. Or ce n’est pas nécessairement le cas car les marchés nationaux restent cloisonnés en Europe. A terme les États risquent fort de se trouver face à des comportements monopolistiques de la part des groupes pouvant utiliser l’intégration verticale pour accroître leur pouvoir de marché. De plus, un groupe verticalement intégré peut favoriser ses propres solutions au détriment celles des autres systémiers ou équipementiers. Cette moindre concurrence, voire sa disparition par attrition, peut avoir des conséquences négatives importantes par une réduction de l’effort d’innovation et de plus faibles incitations dans la maîtrise des coûts.

Enfin l’intégration verticale sous ses formes actuelles dans la défense aboutit à la création de structures conglomérales dans chaque pays plutôt qu’à la création d’entreprises spécialisées au niveau européen. Ceci n’apporte pas la réponse, pourtant nécessaire aujourd’hui, au problème de l’absence de taille critique de nombreuses activités de défense en Europe et peut susciter des inquiétudes quant à leur compétitivité internationale, voire à la pérennité de la base industrielle et technologique - donc à l’autonomie stratégique de l’Europe.

Il faut alors espérer que ces restructurations nationales ne sont que le préalable à une prochaine étape de consolidation, au niveau européen. Ceci suppose toutefois que les États donnent à l’Agence Européenne de Défense les moyens de décloisonner de créer un réel marché européen de la défense.

Renaud Bellais


[1] MoD, Defence Industrial Strategy : Defence White Paper (Cm 6697), 15 décembre 2005.

[2] Command, Control, Communications, Computers, Intelligence, Surveillance and Reconnaissance.

 


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