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Amérique latine : un pas en avant, deux pas en arrière.

José Sabogal

Par José Sabogal, 9 juillet 2006

S’il ne faut pas sous-estimer un certain regain d’autonomie de l’Amérique latine vis-à-vis des Etats-Unis et donc une présence plus importante sur la scène internationale , il ne faut pas cependant croire que la région est vraiment en train de basculer à gauche. [1]

Cette idée, bien diffusée par les médias faite partie du discours sur les bienfaits politiques qu’entraîne la globalisation économique. Grâce à cette globalisation, , les élections libres, les institutions fortes, les systèmes électoraux modernes auraient remplacé les dictatures. Voilà que plus personne ne craint l’arrivée au pouvoir des courants de « gauche ». On dirait même qu’il n’y a plus besoin des intrigues de la CIA et moins encore des Marines pour garantir la démocratie dans le sud stratégique.

Vider de sens les différences entre droite et gauche, aussi bien qu’effacer les frontières entre guerre et paix fait partie de la machine idéologique néolibérale. La fin du communisme, la fin de l’histoire, la pensée unique voudraient signifier en réalité la fin des révolutions tout azimuts et donc des idéologies de gauches à strictement parler. Désormais la dyade droite/gauche - voire liberté/égalité en termes de N. Bobbio - sert à différencier politiquement les néolibéraux orthodoxes et les néolibéraux modérés, la différence entre eux étant ceux qui par un acte de foi croient que le libre marche réglera aussi la question de la redistribution égalitaire de la richesse. En termes idéologiques, ces concepts ne sont plus nécessaires puisque tout est renvoyé, surtout depuis le onze septembre, vers la dyade bons/méchants où les bons sont évidemment les partisans, toutes tendances confondues, du libre marché.

Le clivage droite/gauche

S’il y a un intérêt à rendre caduque le clivage droite/gauche et par là à faire s’évanouir la pensée de gauche, c’est justement parce que ces concepts restent valables et plus utiles que jamais. Un peu de rigueur permet, en effet, de conclure qu’à l’exception de Cuba, évidemment, du Venezuela et vraisemblablement de la Bolivie, presque tous les pays de l’Amérique latine sont actuellement gouvernés par la droite, c’est-à-dire par ceux qui, par conviction ou par contrainte, estiment que c’est la liberté du marché qui doit l’importer sur l’égalité.

Le cas le plus emblématique est le gouvernement Lula da Silva (2002-2006) au Brésil, parfaitement contrôlé, avant même de gagner les élections, par la bourgeoisie de São Paulo et par les grands propriétaires fonciers. Dans la continuité des politiques de Cardozo son prédécesseur, Lula s’est très vite attiré les éloges de Wall Street. En 2004 le président Lula fut le premier à se féliciter de l’extraordinaire montant des profits obtenus par les banquiers, le plus élevé depuis deux décennies.

Le cas argentin est encore plus net. Même s’il dissimule beaucoup mieux sa gestion néolibérale, N. Kirchner appartient au parti péroniste et ne s’est jamais revendiqué de gauche. Dès son arrivée au pouvoir sa priorité a été la reconstitution du capital et la recomposition des partis politiques traditionnels. Fils indirect de la rébellion de décembre 2001 Kichner s’est retourné très vite contre les mouvements sociaux et contre les syndicalistes. Pendant la grève à répétition dans le secteur de la santé que le président lui-même a considéré illégale, les grévistes ont été traites par le gouvernement de « terroristes sanitaires ».

Candidat du Frente Amplio, Tabaré Vásquez a été élu président d’Uruguay en mars 2005. Ses premiers engagements ont été de maintenir le paiement de la dette, sans toucher à un système fiscal régressif ni aux privilèges du paradis bancaire. Très vite le gouvernement de Tabaré V. a menacé de quitter le MERCOSUR et cherche actuellement à signer un Traité de libre-échange avec les Etats-Unis. Au Paraguay, avec la victoire de M. Nicanor Duarte, le 27 avril 2003, le Parti Colorado - celui du dictateur A. Stroessner - demeure accroché à un pouvoir qu’il détient depuis 1950.

Quelle « nouvelle gauche » ?

La succession de R. Lagos par Michèle Bachelet donc la continuité du « socialisme à la chilienne » est peut être l’exemple le plus remarquable dans la région de cette nouvelle gauche (moderne, civilisée, light) qui comme administratrice du modèle néolibéral jouit d’une grande reconnaissance internationale. En Colombie le président sortant A. Uribe - reconnu par Washington comme l’ami principal des Etats-Unis en Amérique latine - a été réélu dès le premier tour (mai 2006) par une écrasante majorité (62% de votes contre 54% en 2002).

De leur coté, les péruviens viennent de réélire à 54% A. Garcia, qui de 1986 à 1990 avait conduit le pays - ou presque - à l’effondrement total : 7500% d’inflation en une seule année, dette exponentielle, corruption généralisée dans laquelle Garcia était directement impliqué, graves violations des droits de l’homme, commises au nom de la lutte contre le Sentier lumineux.

Au moment où on rédige cet article, la continuité du gouvernement conservateur de V. Fox du Mexique semble être assurée par le candidat du Parti d’Action National, F. Calderon. Une éventuelle victoire de Lopez Obregon du Parti de la Révolution Démocratique ne changerait pas grand’chose au paysage politique et économique du Mexique. Les deux partis qui se disputent la présidence sont des émanations/dissidences du Parti Révolutionnaire Institutionnel (PRI) qui a monopolisé le pouvoir pendant 7 décennies.

Tous les pays d’Amérique centrale et des caraïbes restent gouvernés par la droite et dans quelques cas par l’extrême droite, comme c’est le cas du Salvador qui a élu en 2004 T. Saca du parti ARENA. L’Équateur - 7 présidents en 8 années - reste le pays de la région le moins gouvernable. Il faut attendre pour voir si d’ici les élections d’octobre 2006 le mouvement indigène arrivera à rassembler autour de lui un front antinéolibéral.

La « nouvelle gauche » latino-américaine qu’on promeut avec tant d’enthousiasme est à l’œuvre justement pour saper au niveau local et régional toute opposition aux mots d’ordre néolibéraux. Faire passer au second plan le soulèvement populaire et permettre ainsi la mise en place d’un gouvernement de continuité pour garantir la privatisation du pétrole c’était la mission des émissaires de Lula et de Kirchner en Bolivie en 2003. C’est cette même « nouvelle gauche » (Brésil, Argentine et Chili notamment) qui avait envoyé les troupes en Haïti non pas parce qu’Aristide aurait été antilibéral mais parce qu’il faisait « désordre ».

« La montée des gouvernements de gauche et la présence stable de groupes terroristes dans la région alarme de plus en plus le Département de Etat », souligne J. Negroponte, Director of National Intelligence. [2]C’est pour quoi « Washington a décidé d’accroître ses effectifs en espions et informateurs au large et tout autour de l’Amérique latine ».

José SABOGAL


[1] Voir articles de J. Sabogal : Dosage de la carotte et du bâton dans le sud stratégique, Le débat stratégique n°81 - Septembre 2005 ; et IVéme sommet des Amériques : retours de bâton en Amérique du sud ? Le Débat stratégique n°82 - Novembre 2005

[2] Questions for John Negroponte, Time, 10 Apr. 24, 2006.

 


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