10 juillet 2006
Militarisation de l’humanitaire [1]
A l’été 2004, un bureau de Coordinateur pour la reconstruction et stabilisation fut créé au sein du Département d’Etat américain avec pour mission de “ diriger, de coordonner et d’institutionnaliser la capacité civile du gouvernement américain de prévention des situations de crise et de préparation des situations de post-conflit et d’aide à la stabilisation et à la reconstruction des sociétés en transition des conflits vers la paix, la démocratie et l’économie de marché ”.
En réalité, les changements réels dans les pratiques tardent à venir car les personnels et les dispositifs budgétaires demeurent inadaptés. Malgré les ambitions de Rice autour du concept de “ diplomatie transformationnelle ” pour renforcer l’efficacité des capacités civiles, c’est en fait le militaire, notamment le JFCOM à travers les Joint Interagency Coordination Groups, qui reste le grand ordonnateur de ces dispositifs de gestion de crises. Le contrôle civil des dispositifs d’intervention ne sera donc pas garanti par une telle structure. La recherche de l’efficacité militaire et civile (par les opérations dites “ Effects based ”) par la technicisation des dispositifs de réponses aux crises sur un mode capacitaire et informationnel évacue la problématique politique du State-building.
Selon la National Military Strategy 2004 [2], l’intégration doit “guider l’application de la puissance militaire pour protéger, prévenir et prendre l’avantage sur l’ennemi afin de contribuer aux objectifs stratégiques et buts à long terme ”. L’intégration “ soutient les opérations simultanées, l’application de la puissance et la fusion de la puissance militaire avec d’autres instruments de puissance ” selon le concept DIME : Diplomatic, Information, Military and Economic. [3] L’intégration tire parti de la transformation de l’Etat, dans les champs civils et militaires, par un double mouvement de recentrage opérationnel sur le “ cœur de métier ” et de délégation des tâches périphériques par l’externalisation économique. L’intégration dépasse le simple cadre des relations entre ONG et forces armées. Au-delà la réforme des systèmes, elle entend bouleverser les pratiques individuelles. L’intégration implique une rationalisation de l’action publique, à l’image de la notion de joined-up government imposée par Blair au Royaume-Uni. Il s’agit de la recherche de l’unité de l’effort pour plus d’efficacité militaire. C’est aussi un phénomène technocratique lié à la globalisation et rendu possible par la révolution technologique permettant l’organisation en réseaux et une ouverture de la défense aux partenariats public-privé.
Gouvernance et transformations de l’Etat
Cette rationalisation économique peut être répliqué à différents niveaux (interne à une agence, un ministère, en interagences et au niveau multinational) dans des secteurs civils et militaires. Conditionnée par une interopérabilité multidimensionnelle, l’intégration n’a été effective qu’au moment où elle était couplée à une volonté politique très forte de réorganisation interne des agences selon les principes de gouvernance : “ la notion de gouvernance globale cherche à harmoniser en une seule formule les grandes transformations subies par le système de l’érosion de l’autorité de l’Etat, de la crise des organisations internationales, de l’essor d’acteurs non étatiques, de la fragmentation de l’autorité sur le plan international et, en conséquence, du défi que représente la fourniture de biens publics dans la sphère internationale ” [4].
En voulant privatiser la gestion des crises, la puissance américaine semble confondre la gestion effective de son système d’intervention selon ses propres critères, inspirés par le new public management, avec une assistance réelle aux pays permettre de se reconstruire. Malgré les spécificités du dialogue civilo-militaire aux États-Unis, tourné vers un consensus stratégique, ne sous-estimons pas la portée de certaines voix discordantes issues de la société civile américaine. [5]
L’approche intégrée est présentée comme le modèle d’efficacité (“ best practice ”), après une phase d’expérimentation des nouveaux concepts et d’évaluation de leurs applications.
La métamorphose des modes de projection de puissance est le reflet d’une mutation de nos sociétés occidentales à travers la transformation de l’Etat. Le brouillage des catégories traditionnelles interne/externe, public/privé et la redéfinition des identités civiles et militaires, entraînés par cette organisation intégrée qui se diffuse au-delà des cercles militaires, nécessitent un renouvellement des dispositifs d’analyse pour saisir toute la complexité de ces dynamiques.
Sami Makki
[1] Voir Sami Makki, Militarisation de l’humanitaire, privatisation du militaire, Cahier d’Etudes stratégiques 36-37, Paris, CIRPES, 2nde édition, janvier 2005. Cette publication sera disponible gratuitement et dans son intégralité à partir de septembre 2006 sur le site du CIRPES. www.cirpes.net
[2] CJCS, National Military Strategy of the United States of America 2004 : A Strategy for Today ; A Vision for Tomorrow, March 2005, p. 7
[3] Robert D. Steele, Information Operations : Putting the "I" Back Into DIME, Strategic Studies Institute, US Army War College, Carlisle Barracks (Pa), February 2006, 84 p.
[4] Mónica Serrano, “ Gouvernance et sécurité en Amérique du Nord ”, in Guy Hermet, Ali Kazancigil et Jean-François Prud’homme, La gouvernance : un concept et ses applications, Paris, Editions Karthala, 2005, n. 6, p.205
[5] Voir les débats sur les enseignements de l’intervention au Kosovo lors du colloque “ Humanitaire et militaire ”, Institut du droit et des politiques de la santé (IDPS) de l’Université Paris 8, Saint Denis, 9 juin 2006