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Les guerillas : la part du diable de la stratégie

Stephen Duso-Bauduin

Par Stephen Duso-Bauduin , 11 juillet 2006

L’Irak comme modèle

A l’heure actuelle, tous les regards sont tournés vers la guérilla-insurrection en Irak.

En effet, depuis avril 2004, il y a plus de 1500 attaques terroristes chaque mois, et une moyenne de 75 attentats ou actes de violence armée par jour depuis août 2005.Elements nationalistes, anciens éléments des services Etatiques ou du Parti de Saddam, Djihadistes transnationaux ou criminels de droit commun s’entremêlent dans une danse macabre post-moderne.

Les armes légères et de petit calibre utilisées font beaucoup de dégâts mais les pertes humaines causées par la guérilla-insurrection sont plus encore liées à l’usage systématique et en adaptation réactive des IED (dispositifs explosifs artisanaux piégeant les routes entre autres, responsables d’au moins 32% des morts de soldats américains) ainsi qu’aux attentats-suicide (qui ont monté d’une centaine à plus de 411 en 2005).

Il conviendrait de rajouter encore à ces chiffres le bilan aussi alarmant des enlèvements et exécutions. Tout cela fait dire à Roger Wood, spécialiste de contre-insurrection au King’s College de Londres que nous sommes passés à une « super-insurrection » et que « les futures campagnes de mouvements insurrectionnels chercheront à copier le modèle parfait de l’Irak d’aujourd’hui ». [1]

Certes, l’intérêt que l’on porte à ce dramatique conflit est légitime et prioritaire mais il ne faudrait néanmoins pas oublier que de tels modes opératoires de guérillas ont été et sont encore pratiqués largement en Asie. On pourrait citer deux mouvements très différents mais aussi importants à étudier l’un que l’autre, les Tigres Tamouls au Sri Lanka et le MNLF(et autres) aux Philippines.

Au Sri Lanka, le pays est toujours déchiré par l’affrontement entre le gouvernement et les Tigres Tamouls LTTE. Il y a eu le 25 avril la tentative d’attentat par une femme kamikaze contre le chef de l’armée Sri-Lankaise le général Sarath Fonseka, puis les raids aériens contre dix-sept camps du LTTE, et la spirale de la violence continue. En outre, il ne nous semble pas juste de dire que les guérillas et insurrections à venir copieront le modèle Irakien de manière aveugle. Ce qui caractérise la guérilla, c’est justement toujours son adaptabilité réactive, sa capacité à créer son propre modèle en évolution rapide. Il n’y a pas d’essence Platonicienne fixe et pure de la guérilla en Irak et l’idée d’un modèle qui serait décalqué ne nous paraît pas bonne. Comment copier ce qui est en permanence en mouvement ? La signature du tableau de la guérilla Irakienne (et de toute guérilla) est précisément de ne pas en avoir d’autre que son caractère unique et mouvant, tel le portrait de Dorian Gray.

Il n’y a pas de modèle de guérilla universel (dont l’original serait l’Irak) mais une multiplicité de guérillas dynamiques qui ont pour effet d’universaliser la guérilla. On ne saurait parler d’une guérilla comme on ne saurait pas d’une cité mais par contre, nous parlerions volontiers d’un « cosmoguérillisme » comme Kant évoquait le cosmopolitisme.

Les guérillas Janus bifrons

Le propre de ces guérillas est d’être, tel le dieu Janus, à double face. Tout d’abord, elles sont à la fois rurales et urbaines. Elles restent fidèles aux préceptes de Mao qui s’appuyait sur la paysannerie, au Népal par exemple, tout en diversifiant leur stratégie et en s’urbanisant. Ainsi, elles lancent des grèves générales, pratiquent des attentats suicide ou par IED (causant la mort de 200 personnes par an en moyenne au Népal, avec plus de 1100 victimes de ce mode opératoire depuis 1998 et 35% des pertes de l’armée népalaise uniquement par ces explosifs artisanaux récupérant des composants en provenance de Chine, de Russie ou d’Inde par leurs réseaux parallèles).

Ces guérillas asiatiques sont aussi doubles car elles s’attaquent au militaire et politique (attentat contre le chef de l’armée au Sri Lanka, bombe le 29 juillet 2004 dans la mairie de Bharatpur au Népal...)mais aussi au civil, prenant pour cible les symboles, les infrastructures de communication civiles et les infrastructures touristiques (16 août 2004 bombes dans un hôtel de Kathmandou).

Il est donc très difficile de distinguer ces guérillas des mouvements terroristes et, aux Philippines par exemple ou dans le sud de la Thaïlande, on assiste à des surimpositions. Dualité de genre aussi dans l’usage que font ces guérillas des hommes d’un côté et des femmes de l’autre (ainsi que des enfants, qui seraient plus de 75 000 en Asie). Les Tigres de Libération de l’Eelam Tamoul ont été pionniers dans l’emploi de femmes pour les attentats-suicide ainsi que dans les forces de guérilla, lançant de nombreuses campagnes de communication centrées autour de la figure de la femme-guerrier.

Enfin, les guérillas asiatiques sont doubles car elles ne se font pas que sur terre mais aussi sur mer. Le meilleur exemple est sans doute actuellement celui des « Tigres de la Mer », branche maritime du groupe des Tigres Tamouls. Il n’existe pas de marine non-gouvernementale mieux organisée et plus efficace que celle des LTTE (peut-être près de 2000 hommes et de petits navires ultrarapides en fibre de verre très manoeuvrables et dont la signature radar est faible). Ils emploient une tactique par essaims(ne formant qu’un point alors qu’ils sont plusieurs) ou par escadrons de trois bateaux ; Ils assurent des opérations de protection de leur chaîne logistique ou des actions offensives, se dissimulant par exemple derrière un cargo, au milieu de bateaux de pêche et faisant diversion par une attaque à terre au même moment avant de frapper un navire de surveillance de la marine gouvernementale (comme le 7 janvier 2006)ou un bateau civil(comme le 23 octobre 2000). Ces forces de guérilla utilisent des « scooters des mers suicide » et ont même pensé aux moyens sous-marins et pratiquent le minage des points importants pour leurs intérêts.

Les Tigres de la mer auraient réussi par leur guérilla maritime à détruire un tiers voire une moitié de la flotte gouvernementale côtière, frappant même parfois jusqu’à 80 kilomètres des côtes. Il semble même qu’ils aient inspiré les techniques d’Al Qaïda dans ce type d’attaques contre un pétrolier(Limburgh) ou contre l’USS Cole, et soient influents sur un groupe comme Abu Sayyaf aux Philippines. [2]

Guérillas : la part du Diable de la stratégie

L’asepsie généralisée au niveau stratégique avec la doctrine américaine du « zéro mort », les frappes chirurgicales, la techno et infodominance ou Network Centric Warfare(champ de bataille numérisé, fantassin du futur, avions sans pilotes...) sont bien loin des excès et effervescences de la guérilla mais en les balayant du revers de la main, ces doctrines ont contribué à redonner force aux guérillas.

Le sociologue Michel Maffesoli écrit dans son beau texte « La Société de Consumation » : « l’existence individuelle et sociale ne s’élabore pas en ‘dépassant’ cette constante anthropologique qu’est la part d’ombre de l’humain, mais en l’intégrant. Ou si l’on veut faire image, en l’homéopathisant. »

C’est exactement là le travail qu’il reste à faire à la stratégie et à la doctrine, à la lueur des exemples de l’Irak et de l’Asie, il convient d’apprendre rapidement à reconnaître et à intégrer la part d’ombre de la stratégie, son côté dia-bolique (note discordante mais indispensable à l’harmonie de la partition)ou démoniaque (au sens du daimon socratique), les guérillas ou luttes insurrectionnelles.

Stephen Duso-Bauduin


[1] Roger Wood, « Three Years Into Irak : Traditional or ‘Super-Insurgency’ ? »,RUSI, juin 2006.

[2] Cf.Martin Murphy, « Maritime Threat : tactics and technology of the Sea Tigers »,JIR, juin 2006.

 


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