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Transformation actuelles des guerres et des identités stratégiques

Alain Joxe

Par Alain Joxe, 12 juillet 2006

L’empire global et l’identité du Peer Competitor.

Le concept de peer competitor fut inventé aux Etats Unis sous Clinton. Au début il ne désignait personne mais posait une étiquette sur l’éventuelle puissance qui surgirait du nouveau système stratégique dépolarisé par la chute de l’URSS ; La primauté absolue des Etats-Unis devait être absolument maintenue : "il ne suffit pas d’être le primus inter pares, il faut être le primus solus" (cf Barry POSNER, Andrew ROSS, "Competing visions for US Grand Strategy", International Security, Vol. 21, n° 3, hiver 1996-97.)

L’’expression doit être traduite "rival de rang égal" ; peer est le mot médiéval qui désigne mythiquement , les chevaliers de la table Ronde, les égaux du Roi en honneur, en tant que chevaliers. En mode réel, les pairs de France sont de très gros feudataires. . "Competitor" concurrent, est un terme de course. Il s’agit des candidats en lice pour un concours hippique. Le "peer competitor" serait une identité stratégique qui s’efforce d’arriver au rang égal à celui d’empereur universel, en rejoignant le tenant du titre dans ses niveaux d’excellence jusqu’à l’égaler. . Par ce vocabulaire mi-médiéval qualitatif , mi-capacitaire quantifiable, , les producteurs de concepts du Pentagone mettent en scène une règle qui décrit les Etats-Unis comme vaincus si un rival atteint leur rang de puissance.

Pourquoi diantre l’Empire Global a-t-il dû inventer ce terme pour désigner d’abord son rival théorique, puis placer officiellement la Chine dans ce rôle ?

Economisme vulgaire.

La première hypothèse théorique est que cette identité virtuelle est indispensable à la poursuite de la course aux armements que les Etats Unis effectuent désormais contre eux mêmes dans un dépassement constant. Sous Clinton l’addition virtuelle de deux conflits régionaux (Un Iraq, une Corée) suffisait à fixer l’étalon de l’effort.

Aujourd’hui, l’ambition globale est sous-tendue par le concept de la "transformation capacitaire" deux mots codés. Une petite rétrospective s’impose.

Dès Reagan, les Etats-Unis avaient perçu à juste titre que la décadence rigide du système économique et politique soviétique, leur interdisait de prétendre au "rang égal" dont ils jouissaient dans la bipolarité nucléaire. Les reaganiens font alors trébucher l’URSSpar la menace économique d’une course aux armements qualitative (bouclier global anti-missile, missiles nucléaires tactiques dans une menace de riposte flexible en Europe). Les réticences européennes et la perestroïka négociant la chute du Mur, aboutissent, sans guerre nucléaire virtuelle, à la maffisation capitaliste de l’état russe. Le projet reaganien devient sans objet. On a cherché sous Clinton à renforcer la partie militaire non nucléaire compatible avec la prédominance d’une stratégie économique et l’idée de guerre zéro morts (côté US). Donc, un douhettisme dénucléarisé et des pressions économiques (dérégulation et embargos) suffisait à maîtriser les conflits locaux (Yougoslavie, Iraq). Mais sous la critique Républicaine, les USA doivent aussi assurer le réarmement moral et matériel des armées autour d’une nouvelle course aux armements stylisée par l’électronique dans, la "Révolution dans les affaires Militaires".La droite reaganiste pèse sur le congrès dès la deuxième présidence démocrate, puis les Bushistes, au pouvoir, ultralibéraux en économie, veulent un "plus d’Etat" militaire et sécuritaire. Pour maintenir la dynamique d’armement il faut aussi des ennemis réels.

Une prothèse d’ennemi délocalisé.

La deuxième hypothèse est plus logicielle que matérielle. Elle se situe au niveau des représentations politiques. On l’appelle ici "prothèse" comme on parle d’une jambe de bois. C’est en partie un artisanat logiciel bricolé pour donner une identité à l’ennemi global, dans une guerre devenue interne à toutes les échelles. L’Empire, sous Bush, s’est efforcé d’abord de désigner un adversaire global délocalisé, donc à l’échelle et dans la forme ubiquitaire de l’empire planétaire, mais figurant le Mal de la globalisation. Cette représentation surgit et se consolide avec l’apparition de Ben Laden derrière l’attentat des deux tours. Supposé coordonner les terroristes à toutes les échelles et en tout lieu, le terrorisme remplit le rôle du démon dans la théologie fruste et sincère qui anime les Baptistes du Sud, et le Président lui même, "né une deuxième fois par le baptême et la repentance".. Cet "-isme" succède au "communisme international". Mais Al Qaida ne peut être un "peer competitor".

Cela signifierait que le mal et le bien sont de rang égal dans le Monde et le président Bush serait alors tombé dans l’hérésie du manichéisme, voire même dans le mazdéisme. Si on désignait seulement l’Islam comme ennemi, on laisserait de côté les autres résistances violentes qui apparaîtraient comme sans raison d’être. L’idéologie américaine écarte en effet de nos jours toute explication du terrorisme par les troubles sociaux et économiques engendrés par l’empire lui-même, et condamne tous les soulèvements politiques et sociaux suscités par ses satellites semi-autonomes, comme l’Etat d’Israël, l’Etat Colombien ou l’Etat Pakistanais et les Etats néocoloniaux artificiels d’Afghanistan et d’Iraq. Les prothèses supposées remplacer ou maîtriser les états voyous deviennent eux-mêmes des états voyous et sont en gros des échecs sanglants.

Parthénogénèse d’un ennemi global.

Troisième hypothèse : le défi terroriste global n’est pas militairement sérieux. Il est policièrement sérieux mais pas militairement. Or le rôle sociopolitique des armées, leur fonction de représentation de la cohésion et de la protection identitaire, est plus important ou tout aussi important que leur rôle militaire opérationnel. C’est une banalité.

La cohésion de l’Etat-Empire exige un ennemi militaire stratégique complet. L’extension pointilleuse des compétences de la police et des moyens électroniques de surveillance et de ciblage des services spéciaux peut ruiner la cohésion sociale au lieu de la conforter. C’est à la reconstitution de l’Etat Américain autour d’un militarisme patriotique que travaille la droite conservatrice américaine. L’idéologie du "moins d’Etat" est réservée aux alliés et aux mercenaires du système. Mais l’Empire est obligé d’engendrer par des dénonciations un ennemi qui présente les caractéristiques d’une menace concrète externe au bon vieux sens du mot.

La remontée du Peer Competitor dans la terminologie des documents officiels de doctrine en 2006 (QDR, NSSS) correspond donc à une incarnation, un atterrissage du concept sur la Chine, accompagné de tentatives d’atterrissage partielles plutôt ratées.

Le premier essai fut la guerre d’Iraq, cherchant à rendre réelle la synthèse paradigmatique entre ennemi "Etat nation tyrannique" et ennemi "terrorisme islamiste transnational", sur la base d’un double mensonge.

Un deuxième type d’aterrissage bricolé est tenté avec l’affaire iranienne et l’affaire coréenne.

L’Iran, ennemi régional, mais global par le "financement du terrorisme chiite" dont on l’accuse, et par l’ambition nucléaire militaire qu’on lui attribue est un casus belli jusqu’à présent modéré habilement par l’ensemble de l’Eurasie.

La Corée du nord, tigre en papier ranime tièdement l’alliance américaine des pays de l’Asean+3 qui n’ont en réalité aucun besoin de Washington pour sécuriser la région. Il manquerait encore un bricolage latino-américain et un bricolage africain.

Mais la multiplication des guerres expéditionnaires locales n’est pas une grande stratégie crédible.

Le troisième type d’atterrissage vise donc directement la Chine proclamée "peer competitor" du seul fait qu’elle est devenue un pays capitaliste en hypercroissance.

Il y a quelque chose de pathétique dans ce besoin adolescent effréné d’un rôle de héros surpuissant maîtrisant les monstres. L’affrontement absolu peut mener au génocide et à la catastrophe globale si on n’y prend garde.

On verra surtout dans cette évolution des représentations identitaires américaines la fin du réalisme impérial et l’amorce d’un retour probable à la multipolarité du monde qui fera perdre aux Etats Unis leur rang exceptionnel.

Alain Joxe


 


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