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Colombie : un front pionnier de la « IVème guerre mondiale »

José Sabogal

Par José Sabogal, 27 mai 2006

Un conflit armé vieux d’un demi-siècle, structuré en premier lieu par un Etat nation en formation passé sous la coupe d’un régime oligarque soutenu par des Forces Armées semi privées, en deuxième lieu par des mouvements de guérillas marxistes classiques très actives - classés comme terroristes par les Etats-Unis et l’Union Européenne - et en troisième lieu par une économie submergée dans le narcotrafic qui ne cesse pas de s’intensifier et de s’étendre dans toute l’Amérique latine, configure la Colombie comme un théâtre singulier de la « guerre globale » contre le terrorisme, la « quatrième guerre mondiale » d’après George W. Bush, une guerre qui doit durer « trois décennies ».

Malgré l’évidence de ces données, les idéologues de la sécurité démocratique - politique de militarisation et répression accrue de l’actuel gouvernement - annoncent la fin proche du conflit que la démobilisation en cours de groupes paramilitaires entraînera selon eux par voie de conséquence logique. Même si les informations montrent en réalité les inconsistances du « processus de paix », les médias les plus importants avalisent ce discours. Malgré ses réserves sur la transparence de la démarche, la communauté internationale veut voir dans la « démobilisation » des paramilitaires la lumière au bout du tunnel de la violence en Colombie.

En dépit de leurs critiques de la loi dite de justice et paix [1], des organisations de la société civile colombienne, - l’Église catholique en tête - n’écartent pas l’espoir que la « fin du paramilitarisme » ouvre en effet la voie de la paix. Enfin, un nombre important d’intellectuels, indépendants et progressistes, imagine déjà et avec enthousiasme la période d’après-conflit.

La « paix » d’Uribe et la guerre de Bush

Face à cet ensemble de réactions, on est tenté d’insister [2] au moins sur le fait que la « paix » du président colombien avec les paramilitaires est indissociable de la « guerre antiterroriste » globale, que la « paix » du président Uribe n’est mois trompeuse que la « guerre » du président Bush. Ainsi comme la « guerre » globale est sans victoire possible parce qu’elle ne cherche pas la paix, la « paix » avec les paramilitaires colombiens annonce le début de « l’offensive finale » (voir sans fin) contre les FARC (Forces Armées Révolutionnaires), qui ne pourront être vaincues qu’après l’extermination d’une population paysanne qui représente encore presque un tiers de colombiens. Le but de la « guerre » de Bush comme celui de la « paix » d’Uribe à leurs échelles respectives n’est autre que la mise en forme par la violence barbare et l’impunité de la globalisation économique et militaire, ce qui en effet ne pourra pas prendre moins de trente ans.

Si on veut comprendre ce qui ce passe actuellement en Colombie et ce qu’on peut attendre donc de la « paix » d’Uribe, il faut avant tout comprendre le rôle réservé au paramilitarisme dans la logique militaire mais surtout économique qui cherche à soumettre l’ensemble des activités humaines à la tutelle du marché. Ensuit il faut tenir compte du fait que la Colombie est depuis longtemps un camp d’expérimentation continue de la guerre de basse intensité, asymétrique et hors droit et que c’est justement à ce titre que la Colombie constitue aujourd’hui un modèle global de la privatisation de la guerre et de la sécurité.

Un modèle de « guerre sans victoire »

À tous ceux qui par habitude de travail, par diplomatie, par optimisme ou par simple naïveté vont croire pouvoir discerner quelque signe de paix avec Uribe - ce qu’il n’a pas par ailleurs promis pour ce faire élire en 2002 et qu’il n’est pas en train de promettre pour ce faire réélire le moins prochain - on doit rappeler que la Colombie est surtout un modèle exceptionnel de la guerre sans victoire, donc sans paix et sans fin : la Colombie est déjà un point d’avancé de la « quatrième guerre mondiale » alors que la guerre contre la drogue déclarée (sous Reagan) il a plus de vingt ans et la guerre contre l’« ennemi communiste interne » lancée par la doctrine de la sécurité nationale (sous Kennedy) dès le lendemain de la révolution cubaine, il a donc 56 ans, n’ont jamais eu de fin.

Finir d’un seul coup avec l’insurrection et le trafic de drogue était la mission du Plan Colombie mis en place en 2000 pour une durée déjà dépassée : son échec est net : une guérilla intacte, un débordement transfrontalier du conflit, une croissance soutenue de l’aire utilisée pour les cultures illicites (le pavot en plus de la coca) et un réseau sous continental de trafic de stupéfiants, de blanchissement d’argent et de contrebande des composants chimiques.

Si on y ajoute que par l’association du conflit colombien avec la guerre contre le narcoterrorisme on cherche la « promotion d’un espace transnational indéfini ou le paramilitarisme doit servir d’allié ou d’adversaire mais de toutes façons d’instrument à déclasser le concept de sécurité et de souveraineté nationale dans la zone andes-amazone » [3] - dont le processus d’intégration commercial est en train d’éclater [4] -, il est clair que c’est finalement George W. Bush qui a raison - au moins en ce qui concerne la Colombie -, sur la durée de la « quatrième guerre mondiale ».


[1] Cadre juridique des « négociations » de paix avec les paramilitaires cette loi a suscité de vives réactions. Un groupe de députés états-uniens a manifeste dans une lettre adressée au président Uribe leur préoccupation quant aux effets négatifs sur la paix, la justice et l’Etat de droit en Colombie » que pourrait avoir cette loi qui d’après le New York Times (4.06.05) devrait s’appeler "de l’impunité pour assassins de masse, terroristes et grands trafiquants de cocaïne”.

[2] Voir : Colombie : l’envoûtement autoritaire en crise, José Sabogal, Le Débat Stratégique Nº71, CIRPES, 12. 2003.

[3] La globalisation Stratégique, A. Joxe, Cahier d’Etudes Stratégiques 40-41, CIRPES 03.2006, pp. 227

[4] Caracas vient d’annoncer que le Venezuela quittera la CAN (Communauté Andine de Nations) qui rassemble les cinq pays andinoamazoniens (Bolivie, Colombie,Equateur, Pérou et Venezuela).

 


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