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Note de lecture


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Empire du milieu et hegemon périphérique

Thierry Sellin

28 mai 2006

La cristallisation logique et naturelle de l’opinion occidentale et plus particulièrement des citoyens et des Etats européens en matière de politique étrangère porte sur le Moyen-orient et le monde musulman en général, le tout teinté d’un éclairage soigneusement conditionné par l’islamisme et plus récemment par le spectre d’un clash des civilisations devenant progressivement difficilement résistible. Ainsi en va-t-on de l’imaginaire occidental ...

La guerre en Irak explique ce genre de préoccupations. Pendant ce temps il semblerait que l’histoire se joue ailleurs, en Asie orientale notamment, où la dynamique de croissance provoque une expansion d’une grande envolée dans laquelle une puissance joue un rôle majeur entraînant toute la région dans une interdépendance positive. La Chine fédère toute une région et va même jusqu’à entraîner la zone orientale de l’Asie et l’ASEAN dans une spirale enchanteresse.

Difficile en effet de minimiser le rôle essentiel de la Chine, moteur régional mais aussi pièce centrale d’une économie globalisée, ses différents facteurs d’expansionnisme, qu’ils soient économiques, commerciaux ou démographiques [1].

Spectateur de sa propre histoire, elle devient acteur de celle des autres. Certains envisagent la chevauchée comme fantastique. L’hypothèse d’une croissance de long terme conduirait à ce que « dès 2041 elle pourrait dépasser les Etats-Unis et devenir la première puissance économique du monde ». [2]

On imagine aisément les bouleversements et implications au niveau régional voire mondial que cela implique. L’aspect économique est bien sûr principal, mais le poids du pouvoir chinois dans la région [3] et la place qu’occupe le pays sur le plan mondial font qu’une altération intervient sur le système même des relations internationales.

L’économie influence bien entendu les aspects militaires et diplomatiques. Sur ce dernier plan la voix de la Chine affirme des positions plus actives. Que ce soit de manière multilatérale ou bilatérale, la Chine se place dans une optique de partenariat constructif. Cependant, une construction pacifique d’un pouvoir multilatéral cache mal, du moins vis-à-vis de ses voisins proches, une volonté hégémonique. Ces derniers dissimulent mal leur crainte d’une domination sur la région.

L’interactivité croissante des économies et des relations politiques laisse poindre une inquiétude sourde de la périphérie. Pour autant, peut-on considérer que cela constitue une menace puissante sur le plan stratégique et militaire. Dans ce cas, les Etats-Unis fortement impliqués sur les terrains nord coréen et taïwanais pourraient se voir entraînés dans des formes de conflits de nature diverse. Une telle analyse semble cependant être en contradiction avec la perception prédominante d’échanges économiques croissants et stabilisateurs. L’interdépendance est-elle capable de produire une paix durable ?

Une realpolitik forçant un rapprochement faussement passionné avec le Japon.

La relation entre la Chine et le Japon s’inscrit assez logiquement dans la théorie réaliste des relations internationales. De nombreux développements récents semblent avoir assombri les relations sino-japonaises.

Depuis 2004, les incursions de navires chinois dans les eaux territoriales japonaises ont entraîné le gouvernement japonais à répliquer à la mise en place d’un système d’alerte préventive contre ces violations de l’espace de souveraineté. De tels événements ont conduits à la radicalisation du débat sur les frontières maritimes de la part de hauts responsables chinois et japonais. La réduction de l’aide au développement accordée par le Japon à la Chine a choqué les Chinois (de 214 milliards de Yens en 2000 à 96 milliards de Yens en 2003).

Il est vrai que, fournir une assistance au développement à un pays reconnu pour lancer dans l’espace des vaisseaux habités, était de plus en plus mal accepté par l’opinion publique japonaise. Mais, ce sont surtout les visites répétées du Premier Ministre, Junichiro Koizumi, au sanctuaire de Yasukuni renommé pour contenir les cendres de criminels de guerres qui soulèvent l’ire des chinois.

Ces manifestations, qualifiées de nationalistes par les différents protagonistes, semblent entretenir ce que certains appellent une « paix froide ». Pour les Japonais, le développement irrépressible de l’économie du marché en Chine et l’ébranlement conséquent qu’il entraîne sur l’idéologie du parti communiste chinois conduit naturellement celui-ci à un radicalisme patriotique inquiétant. Cependant, le rapprochement géopolitique entre les deux nations correspond à une réalité incontournable et les relations économiques entre les deux pays se renforcent accroissant la sécurité de la Chine et renforçant sa position diplomatique sur la scène régionale . [4]

On peut aussi penser que cette consolidation et stabilisation des liens entre les deux pays à pour conséquence de restreindre l’hégémonisme américain. Ce qui n’est peut être pas pour déplaire aux deux nations... [5].

Ce rapprochement objectif entre le Japon et la Chine peut-il sérieusement remettre en cause l’alliance phare entre les Etats-Unis et le Japon ? On peut légitimement en douter. De plus, ces stratégies d’interconnections recoupent largement les vues de nombre de dirigeants américains qui cherchent à stabiliser la Chine et à l’entraîner dans une voie pacifique ou le statut quo serait maintenu. Ainsi, le commerce, les échanges et les réformes structurelles encadrées par le droit et des libertés individuelles, en accroissement sensible, produiraient une spirale vertueuse ancrant la Chine dans un courrant d’essence démocratique, plaçant les américains dans une stratégie d’ « engagement », plutôt que de « containment ». Dans cette optique, le Japon reste un allié fidèle des Etats-Unis.

La complexité des interdépendances peut-elle entraîner une instabilité stratégique ?

Jusqu’à une période récente les Chinois réfutaient le caractère unipolaire de l’ordre mondial issu de la disparition de l’URSS. La diplomatie chinoise oscillait à la recherche d’alliances dont le but principal était l’affaiblissement de la puissance Américaine.

Aujourd’hui, l’opposition caractérisée s’est transformée en reconnaissance teintée d’un certain suivisme, que les Américains qualifient de « bandwagoning ». Celui-ci n’éradique pas complètement les combats d’arrière garde. Ils ne relèvent pas du virtuel. Ainsi peut-on classer l’opposition aux Etats-Unis dans les instances de l’ONU. La négociation permet un dialogue direct avec l’autre. De même, tout en montant en puissance, par missiles interposés, contre Taïwan, le gouvernement chinois renforce son implication dans le forum de coopération régionale afin d’envisager la mise en place de mesures de confiance sur le plan de la sécurité.

De telles conduites erratiques mènent à deux sortes de questionnements. La montée en puissance continue de la Chine se fait-elle au détriment des USA ? L’avancée théorique des Etats-Unis est-elle irrémédiablement compromise ?

Les relations internationales contemporaines impliquent nécessairement des interactions diversifiées et d’une multiplicité grandissante. Ces interdépendances complexes placées souvent sous l’éclairage Hobbsien ne signifient nullement que l’ajustement structurel soit ipso facto transcrit dans une équation où la montée en puissance d’un pouvoir fort se traduit par le déclin irrémédiable en parallèle d’un pouvoir établi. Concernant le second aspect, le système mis en place par les Américains parait tellement faire partie intrinsèque de la stabilité stratégique de l’Asie orientale que pratiquement tous les Etats ont intérêt à ce que celui-ci perdure, assurant un développement économique qui stupéfie le monde. Le multilatéralisme pénètre graduellement les sociétés politiques asiatiques et les institutionalisations économiques produisent de la coopération systémique rétroagissant sur le politique. Au cœur de cette convergence institutionnelle le partnership sino-américain assure un condominium bilatéral.

Les points d’achoppement ne manquent pas cependant. Dans un rapport récent (mars 2006), G.W.Bush envisage la montée en puissance des moyens militaires dans le Pacifique pour faire comprendre aux chinois qu’ils doivent renoncer à leur « vieux schémas de pensée ». Un tel rappel permet de se réaliser que pour l’instant le « nouveau militarisme » est américain et qu’il conviendrait mieux qu’une telle démocratie recherche des connections sociétales compatibles plus que des intérêts stratégiques douteux et déstabilisateurs.


[1] Cf, François Godement, « Chine , la puissance et ses limites », Etudes et documents : Asie, édition 2004-2OO5, la documentation française, p 15.

[2] Ignacio Ramonet, « Mégapuissance », in Manière de voir 85 : Jusqu’où ira la Chine ?, Le Monde diplomatique, février-mars 2006, p 5..

[3] Cf, Kokubun Ryosei, Wang Jisi, « The Rise of China and a Changing East Asian Order », Japan Center for International Exchange, Tokyo, 2004.

[4] En 2002, la croissance des exploitations japonaises dépendait à 61% du commerce avec la Chine. En 2003, le chiffre atteignait 92%.

[5] Cf, Lin zhibo, « Questioning the “ New Thinking” on Japan policy”, Journal of the war résistance against Japan, n°3, 2003, p216.

 


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