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Notes de lecture
Notes de lecture
17 mars 2006
Alain DEWERPE, Charonne 8 février 1962. Anthropologie historique d’un massacre d’Etat
Folio Histoire, Gallimard, 2006, 897 pages, index des noms.
La collection Folio donne ici un inédit qui fera date, par la précision et le détail du travail, mais aussi par l’ampleur de l’analyse. Le 8 février 1962 pour riposter à la série d’attentats commis la veille par l’OAS en métropole, une manifestation est organisée par la CGT, la CFTC, le PCF , le PSU et l’UNEF. Cette manifestation est violemment attaquée par la police , notamment par les effectifs dépendant de la préfecture de police de Paris, dont le préfet à l’époque est Maurice Papon. A la station de métro Charonne, la violence déchainée est telle que le bilan est de neuf morts. Six étouffés par la pression des corps entassés dans les escaliers de la bouche de métro fermée et trois matraqués à mort. L’enterrement des victimes le 13 février se fera avec un des plus grands et des plus impressionnants cortèges qui ait traversé Paris au vingtième siècle.
Dans une première partie, Alain DEWERPE analyse ce massacre d’Etat en montrant que il n’y a nul besoin d’ordres explicites pour que le massacre arrive et que donc le massacre d’Etat, reproductible, répétable, campe à notre horizon.. la deuxième partie le scandale civique, démonte notamment la façon dont a été fabriquée la version mensongère du pouvoir, énoncée aussi bien par Maurice Papon que par Roger Frey, ministre de l’intérieur. ces thèses auront des relais dans une certaine presse. Le meurtre d’Etat a appelé le mensonge d’Etat. La troisième partie, sortir du meurtre, retrace l’ampleur du cortège du 13 février et s’interroge sur le mouvement de ces dernières années qui a fait surgir d’un oubli relatif le massacre des algériens du 17 octobre 1961, jusqu’à banaliser parfois la répression de Charonne. Et Dewerpe conclut sur l’association du 17 octobre et du 8 février pour retisser la chaîne qui allie les morts dans leur grandeur irréductible et incommensurable.
Il est clair que l’ensemble de ces questions - violence d’Etat, manipulation de l’opinion, mémoire de la guerre - bien loin d’être des objets fossiles sont des questions cruellement actuelles. En ce sens le livre d’alain Dewerpe n’est pas seulement un travail sur l’histoire passée, c’est aussi un outil pour l’histoire en train de se faire. Et si le mot « chef d’œuvre » a un sens en ce qui concerne l’histoire, alors ce livre en est un.
Jean-Paul Hébert
Alan Bryden and Heiner Hänggi (eds.), Security Governance in Post-Conflict Peacebuilding,
Geneva Centre for the Democratic Control of Armed Forces (DCAF), Münster-Hamburg-Berlin-Wien-London, LIT Verlag, 2005,
ISBN 3-8258-9019-8 http://www.dcaf.ch
Les problématiques de construction de la paix (peace-building) et de reconstruction des structures institutionnelles (institution-building) des Etats détruits dans les périodes d’après-conflit conservent une place importante dans l’actualité internationale. Les interventions dans les Balkans, en Afghanistan et en Irak nourrissent les réflexions actuelles à ce sujet. La création récente de la UN Peacebuilding Commission, dans le cadre de réflexions sur la réforme de l’ONU, témoigne de ce souci commun de prévenir la réémergence de crises dans des sociétés sortant de conflits violents.
Dans un contexte marqué par la difficile stabilisation de l’Irak, un ouvrage du Geneva Centre for the Democratic Control of Armed Forces (DCAF), dirigé par les chercheurs Alan Bryden et Heiner Hänggi, apporte un éclairage particulier à ces dynamiques de transformation des sociétés du Sud. Il traite en effet des programmes de réforme des secteurs de la sécurité (ou Security Sector Reform selon la terminologie anglo-saxonne).
Le DCAF est une fondation basée à Genève publiant de nombreux travaux de référence et organisant des séminaires destinés aux militaires et aux forces de sécurité, qui a pour mission d’apporter une assistance à la communauté internationale en matière de “bonne gouvernance” au sein des forces armées et de sécurité dans l’environnement post-conflictuel.
Dans cette étude approfondie portant sur « la gouvernance sécuritaire dans la construction de la paix dans l’après-conflit » comportant douze chapitres, les experts mis à contribution traitent des différentes dimensions de la reconstruction des institutions et de la formation des acteurs en charge de la sécurité.
En analysant dans un premier temps la réforme du secteur de la sécurité dans une perspective de gouvernance, c’est la relation avec les acteurs non étatiques armés dans le contexte de l’après-conflit qui est étudiée, tout en insistant sur la nécessité de renforcer le rôle des sociétés civiles dans l’accompagnement de ces réformes pour un plus grand contrôle démocratique.
Dans un deuxième temps, ce sont les liens entre les programmes de Désarmement, démobilisation et réintégration (DDR) et ceux de réforme et reconstruction de la sécurité qui sont évoqués à travers des analyses thématiques soulignant la diversité des défis posés à la communauté internationale par les enfants soldats, la prolifération des armes légères et le renforcement des programmes relatifs aux mines. Dans quelle mesure, une intégration systémique de ces problématiques peut-elle garantir une plus grande efficacité des futurs dispositifs de reconstruction de la paix ?
C’est enfin la question de l’état de droit et de la justice transitionnelle (Rule of Law and Transitional Justice) qui est posée dans le contexte du rétablissement de l’ordre public sous une administration de transition. Si la promotion de l’idée d’une justice transitionnelle s’impose progressivement dans les sociétés sortant de conflits, c’est que la phase de reconstruction d’un Etat, nécessairement chaotique, est le terrain privilégié du développement de la corruption et des pratiques criminelles comme le trafic d’être humains. Ces paramètres nécessitent la mise en place de mesures efficaces qui sont évoquées dans le chapitre précédant la conclusion. Cette dernière offre, quant à elle, quelques orientations prospectives en matière de gouvernance de la sécurité dans les processus de paix.
Cet ouvrage est une publication particulièrement bienvenue pour mieux comprendre les nouveaux enjeux des guerres contemporaines et la manière dont la recherche appliquée (policy research) en sciences sociales peut éclairer les décideurs à travers des recommandations pratiques fondées sur une réflexion théorique avancée. Il aurait été cependant appréciable que les auteurs de l’ouvrage puissent accorder un peu plus d’attention au rôle des nouveaux acteurs transnationaux commerciaux, comme les sociétés militaires privées, qui ont des fonctions de plus en plus centrales dans la mise en œuvre de ces programmes de réforme des secteurs de la sécurité dans la gestion de l’après-conflit par les Etats-Unis et le Royaume-Uni notamment.
C’est le concept de « gouvernance » qui doit alors être questionné tant son application néo-libérale favorise l’émergence de puissants réseaux économiques transversaux au détriment de la souveraineté des Etats en formation et d’une stabilité internationale durable.
Sami MAKKI
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