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Notes de lecture

Sous presse : Alain JOXE « La Globalisation Stratégique »


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Fin de la guerre ou fin des guerres justes ?

Alain Joxe

Par Alain Joxe, 18 mars 2006

Frédéric GROS, Etats de Violence - Essai sur la fin de la guerre, NRF essais, Gallimard 2006, 305 p. bibl.index.

Pour l’auteur, professeur à Paris XII, (éditeur des notes des derniers cours de Michel Foucault au Collège de France), la fin de la guerre n’est pas la fin des « états de violence » politique au XXI° siècle, mais il leur retire le droit de s’appeler guerre. Parti d’ailleurs (de l’histoire de la psychiatrie et de la philosophie pénale), il fait donc irruption dans la stratégie par des voies propres et soulève des questions fondamentales.

La première partie (forces morales) est presque un éloge éthique des anciennes guerres, homériques, chevaleresques et nietzschéennes. Il définit d’abord la guerre par les vertus qui lui sont nécessaires au combat. Quatre chapitres se succèdent comme une initiation (transhistorique) par étapes, à la maîtrise individuelle et collective des passions, courage et peur : 1) Le dépassement par le courage des héros de la noblesse archaïque grecque ou médiévale, qu’il considère comme mythe de la chevalerie ;

2) le tenir bon solidaire, inventé par la guerre hoplitique grecque, auquel il confère le titre de modèle de la phalange ;

3) l’obéissance des soldats commandés philosophiquement par des officiers et des souverains, dans l’utopie de la guerre savante, transformant la guerre en machine, éclairée par la raison ;

le chapitre 4 concerne une vertu qu’il intitule « se sacrifier » et qu’il considère comme style transhistorique de mort , non plus « forme déterminée de guerre prise comme foyer de constitution éthique ». Chacune des trois vertus- met en scène un manière de se sacrifier, et de mettre en forme la liberté qu’on acquiert dans le combat qui peut alors être vécue, comme une libération, au delà même de la mort défiée.

Le ch. 5 est intitulée « en finir », (achever l’adversaire) : c’est l’étape de la guerre totale. Levée en masse de Carnot, offensive à outrance de Napoléon, sont, pour lui, les marques de départ d’une course au massacre. Il faudrait dire un faux départ, en somme, puisque, par mobilisation politique et sociale des masses populaires, ce départ est bien distinct de la mobilisation des moyens économiques et scientifiques dans la production d’armements, qui vient après.

A ce moment charnière, Frédéric GROS me semble trop rapide sur Clausewitz, qu’il a raison de disjoindre complètement de l’école de « l’offensive à outrance », prise souvent (même chez Raymond Aron) comme source de la « montée aux extrêmes ».

Mais il néglige l’opposition théorique Clausewitz-Jomini , couple qui permet encore aujourd’hui de jauger l’effet stratégique de l’industrialisation par rapport à la « grandeur des buts politiques » ; il cite Jomini pour avoir dit que « l’art de la guerre consiste à concentrer un effort supérieur d’une masse contre des parties faibles » comme s’il était un théoricien Sunziste du leurre, et de l’offensive dans les vides du dispositif ennemi, plutôt que le père de l’école logistique quantitative de production de masse, permettant la victoire écrasante. Le paradigme capacitaire se tient déjà derrière l’industrialisation de la guerre avion-char, Douhet, Guderian, Eisenhower. Le saut suivant du jominisme, la stratégie capacitaire post-nucléaire des Etats-Unis - devenue une vision autiste de la domination militaire semi aléatoire du monde entier, diffuse aujourd’hui, même en France, comme une mode dominante plus qu’une pensée stratégique adaptée aux buts politiques.

Il existe donc, me semble-t-il, un « en finir » préindustriel et un « en finir » industriel, qui culmine dans la paralysie de la capacité nucléaire bipolaire, et peut être un troisième « en finir », post-industriel, informatique. En somme, les « programmes génocidaires » ou « colonialistes », les « stratégies de guerre totale » et « guerres d’overdoses » qu’il distingue dans l’actualité ont peut-être la même source éthique et psychologique que l’offensive à outrance de Napoléon, devenu girondin en lançant stupidement les colonnes de Carnot à l’assaut du monde, pour son bien , mais le tournant de la guerre industrialisée est un point mutant de la périodisation stratégique de la guerre qu’il vaut mieux souligner qu’estomper, d’autant plus que c’est le cadre actuel de ce qu’il nomme la fin de la guerre, ce qui pose problème

Dans la deuxième partie (enjeux politiques) il aborde le politique comme relation entre Etats, ce qui est une manière d’annoncer d’avance que la fin ou l’érosion de l’Etat serait la fin du but politique de la guerre. La troisième partie (cadre juridique) est consacrée à la question de la guerre légitime, de la guerre juste et de la guerre loyale.

Le débat sur la possibilité d’une guerre juste va certainement rebondir, dans l’état actuel des techniques d’armement et des capacités de destruction totale des sociétés, qui surgit de l’effondrement de la bipolarité et de la révolution informatique.

L’auteur constatant que la pensée du droit des gens, classique, se situe après les cruautés inouïes des guerres de religions et avant les technologies modernes de destruction totale, pense que, aujourd’hui, par une sorte d’inversion c’est « l’atrocité des moyens de destruction qui entraîne l’atrocité nécessaire de l’ennemi contre lequel ils sont employés, pour excuser celui qui s’en sert » ; tout se passerait comme s’il fallait avoir un ennemi atroce global, à la mesure de la globalisation de l’horreur capacitaire moderne , on est prêt même à le rechercher et à le trouver.

J’approuve ce diagnostic, qui n’est pas un pronostic ; l’hégémonie du matériel sur le logiciel peut provisoirement imposer l’illusion d’une prééminence théorique de l’armement sur le but politique.

Toutefois la force du politique réside toujours dans le fait qu’il peut orienter l’histoire en sens contraire, et produire le logiciel qui donnera un autre sens à la révolution électronique que celui d’une révolution militaire, tournant au coup d’Etat militaire permanent accompagnant la globalisation néolibérale d’une capacité minutieuse de massacre en lieu de politique.

Les « états de violence » demeurent bien aujourd’hui, des activités coordonnées politiquement par les empires les Etats, les religions. Notoirement par l’Etat Nation Empire des Etats-Unis. La « recherche d’ennemis injustes » demeure une activité politique plutôt qu’une activité scientifique ou philosophique, C’est d’ailleurs un produit imprimé, de la pensée stratégique américaine scandée d’actions violentes, (voir la nouvelle QDR, février 2006).

Dans sa « guerre contre le mal », il demeure nécessaire à l’Empire de convaincre des citoyens, des Etats, des partis, des ONG, de la pertinence éthique et politique de ces actions contre des adversaires « méritant une juste extermination ». Fin des guerres traditionnelles réglées entre Etats Westphaliens ; fin des guerres justes ; fin des soldats ? retour des guerriers, corsaires et pirates ? peut-être. Mais le mot guerre désigne toujours utilement les violences organisées par des identités politiques, même non-étatiques.

En repoussant le couple « violence-sécurité », qui rend les citoyens mélancoliques, il permet de redéfinir la paix, comme espérance contraire de la guerre.


 


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