23 mars 2006
Dans la tradition libérale les interventions publiques sont inefficaces et sources de déséquilibre économique. Elles sont considérées comme des perturbations exogènes aux lois naturelles de l’économie. La concurrence pure et parfaite reste la norme de fonctionnement idéale. Depuis trente ans, une multitude de travaux portant sur les politiques économiques ont été réalisés dans cette optique. A la suite des travaux de M. Friedman, la théorie du cycle réel est devenue la référence en la matière.
A partir des années quatre-vingt ses modèles théoriques ont inspiré les politiques économiques à l’échelle planétaire. La vision paradigmatique de la politique économique qui en a résulté est simple : toute politique économique qui s’éloigne de la recherche de la stabilité et de l’équilibre est vouée à l’inefficacité et à l’échec. Les agents économiques individuels contrecarrent les décisions publiques de soutien artificiel de l’activité. La raison tient dans la nature d’anticipations dîtes rationnelles, c’est-à-dire fondées sur la connaissance du « bon » modèle de fonctionnement de l’économie. En fait, il s’agit d’abandonner les politiques keynésiennes contra-cycliques. Pourtant, pour qui cherche à évaluer l’impact des décisions de politique économique, les choses sont plus complexes. L’exemple américain après le 11-9 montre que des politiques économiques actives peuvent être nécessaires et efficaces, ce qui vient contredire la représentation dominante.
Rupture dans la politique économique américaine
La récession américaine a démarré au début 2001, avant que les attentats du 11-9 ne surviennent, et ne fasse craindre le pire. Parallèlement aux facteurs politiques et stratégiques qui ont joué un rôle décisif, les décisions prises par les autorités américaines s’inscrivent dans ce contexte économique. Ainsi, les premières mesures de soutien de l’activité, déjà décrétées en début de mandat de Bush-I, ont été amplifiées afin de défendre le mode de régulation américain. Les déclarations gouvernementales l’attestent. On assiste alors à une rupture dans le régime de politique économique et à un abandon du paradigme dominant.
D’abord, la politique monétaire décidée par la Fed, s’avère exceptionnellement expansionniste. Celle-ci a baissé de près de 5 points ses taux directeurs sur l’année 2001. Après onze baisses successives ils étaient à 1,75% en fin d’année. Avec les baisses de 2002 et 2003, ils ont été fixés à 1%, soit un niveau historiquement bas ! Il faut en effet revenir quarante ans en arrière pour trouver l’équivalent.
Ainsi, les taux d’intérêt réels ont été négatifs pendant plus de trois ans. Leur remontée n’est intervenue qu’à partir de la deuxième moitié de 2004, avec la confirmation de la croissance. Ils sont aujourd’hui à 4,75%.
La politique budgétaire a rompu avec l’idée d’équilibre qui guidait depuis dix ans les décisions. D’un excédent de 1,5% du PIB en 2001 le solde est passé à un déficit de 2,5% en 2002, soit une variation record de 4 points. Il aura doublé en 2003 et semble se stabiliser depuis (4,4% en 2004). La hausse des dépenses de sécurité et les dépenses militaires liées à l’intervention en Afghanistan et en Irak y ont largement contribué. Mais ce sont les baisses d’impôts qui représentent la majeure partie du creusement du déficit budgétaire (plus de 0,5 point de PIB que les hausses de dépenses de sécurité de 2001 à 2003). Enfin, les aides directes de l’Etat à la reconstruction de New York, à la consommation et aux secteurs en difficulté (le transport ou l’assurance) ont consolidé l’activité.
Principaux résultats macroéconomiques.
A la grande surprise des économistes standard, la croissance américaine est repartie dès 2002. Si elle n’a été que de 2,5% c’est à cause d’une rechute en fin d’année. Jusqu’au printemps 2003, les incertitudes liées à la campagne d’Irak, ont favorisé l’attentisme et différé le redémarrage. Avec la « victoire officielle », la reprise a été spectaculaire (de 8% en rythme annuel sur le troisième trimestre). La croissance a été de 3% sur l’année, puis de 4,4% en 2004 et de 4% en 2005. Pour 2006, elle serait de 3,6%. Le chômage a continué de croître en 2002. Il s’est stabilisé en 2003, à 6% de la population active. En dépit de créations d’emplois considérables dès le début d’année, il n’a reculé qu’à l’été 2004. Fin 2005 il s’établit à 4,9%. Dans le même temps, l’inflation est restée inférieure à 2%.
Ce n’est qu’à partir de 2003-2004 que la hausse des prix est remontée à 3% en raison de la flambée des prix des matières premières et de la chute du dollar. Avec le resserrement de la politique monétaire, le dollar s’est stabilisé en 2004 et apprécié en 2005. La contrepartie du retour de la croissance est le creusement des déficits budgétaires et commerciaux qui dégradent la balance des paiements. Ainsi l’idée que ce déficit courant ferait courir un risque de crise financière internationale a fait florès auprès de la plupart des spécialistes. Toutefois, il n’en a rien été et en 2005 le solde courant s’est même stabilisé. Le scénario d’un atterrissage en douceur s’est réalisé. Et, si le financement de la croissance américaine reste un défi majeur pour l’avenir, il est loin d’être un problème insoluble [1] .
Un problème théorique et pratique face aux enjeux géopolitiques.
Contrairement à ce que suppose la théorie dominante, on constate qu’une politique économique contra-cyclique produit des effets. Ce n’est pas le moindre des paradoxes qu’après le 11-9, les agents rationnels aient changé de modèle économique et anticipé l’efficacité des interventions publiques. La croissance est repartie, le chômage a reculé sans effet inflationniste, tandis que les déficits et la dette se creusaient et que le dollar chutait. Sans porter de jugement sur les mesures prises [2], force est de constater leur efficacité macro-économique.
La question qui nous préoccupe est alors de savoir pourquoi les Etats-Unis ont changé de paradigme ?
L’élément déclencheur tient dans les attentats du 11-9, qui appelaient des réponses stratégiques, politiques et économiques fortes. Dans ce dernier domaine, le pragmatisme l’a emporté sur les considérations doctrinaires dominantes, car le terrorisme impose le retour de l’Etat. Les lois du marché ne suffisent pas à assurer la survie d’une communauté. Le politique supplante l’économie. Or, la théorie standard est construite sur l’exclusion de la dimension politique et conflictuelle du champ économique. De sorte que la politique économique idéale est réduite à un mécanisme de conformation aux lois de l’équilibre général. Le point aveugle de la théorie est donc le politique et le conflit armé. Depuis le 11-9, la violence organisée est au centre de la dynamique économique et sociale américaine. Dans ces conditions, on comprend le rejet, par l’équipe Bush, d’un discours économique qui scotomise les phénomènes politiques. Le caractère irréaliste de cette approche a contribué à un certain empirisme économique et à l’affirmation de considérations politiques néo-conservatrices radicales. Mais, sans cette rupture avec le paradigme dominant, il est à parier que les Etats-Unis plongeaient dans une crise économique dont les conséquences internationales auraient pu être dévastatrices.
[1] Cf, A. Brender et F. Pisani, La Nouvelle Economie américaine, Paris, Economica, 2004
[2] Cf, E. Lahille, « Terrorisme et politiques économiques : les Etats-Unis après le 11-9 », Politique Etrangère 2 :2005.