22 mars 2006
Le semi-échec de la commémoration du dixième anniversaire de la naissance du Partenariat euro-Méditerranée semble indiquer un essoufflement du processus de Barcelone. On rappellera à cet égard que c’est l’optimisme ambiant du début des années 1990 et du "nouvel ordre mondial" de l’époque qui sont à l’origine de l’initiative.
Les contradictions de la mondialisation
Sa mise en œuvre a toutefois très vite été freinée par les retards pris en matière de financement. Par la suite, les réformes structurelles envisagées, l’émergence économique recherchée et l’enclenchement d’une dynamique Sud-Sud qui devaient en résulter n’eurent pas véritablement lieu. Le principe fondateur de l’ouverture des marchés locaux comme facteur de dynamisation globale bute en sus aujourd’hui sur l’agressivité de la mondialisation économique et les réticences de l’Union européenne à ouvrir son marché agricole. La rupture du processus d’Oslo et la relance du conflit israelo-palestinien firent le reste en donnant un alibi puissant au maintien des immobilismes locaux.
La région n’a donc pas bénéficié de la dynamique politique et économique qu’ont connu d’autres zones émergentes comme l’Amérique latine (stabilisation économique et démocratisation des régimes), les pays de l’est asiatique (ouverture commerciale maîtrisée, croissance économique rapide et marche vers la démocratisation à partir de 1997) et les pays en transition d’Europe centrale et orientale (enracinement démocratique, acquisition des mécanismes de marché et intégration à l’Union européenne). Dans l’ensemble, les pays arabes comme nombre de pays d’Afrique sont restés au seuil des transformations économiques et socio-politiques qui ont marqué une partie du monde dans les années 1990. C’est donc dans ce contexte, auquel il convient d’ajouter les effets actuels d’un fort tropisme régional américain, que se pose la question des conditions d’une relance de ce processus de Barcelone.
Le principal apport du processus de Barcelone est, en fait, d’avoir survécu à l’ensemble de ses handicaps, dont son ambition. Le Partenariat euro-Méditerranée engagé en 1995 à Barcelone eut en effet pour particularité d’être global dans ses objectifs et novateur dans sa conception. Il posa le principe d’une progression conjointe de ses trois volets que sont la paix et la sécurité régionales, le développement économique et l’ouverture des marchés et les progrès à réaliser en matière de démocratie et de droits de l’Homme. En matière de conception, il offrit un cadre régional d’ensemble au développement des relations bilatérales de l’Union européenne avec les différents pays du Sud de la Méditerranée. Face à l’offensive américaine dans la région, il continue d’offrir une alternative européenne crédible pour peu que les financements MEDA de l’Union soient reconduits. Il s’agit donc là d’un enjeu majeur sur lequel les Français doivent chercher à mobiliser leurs partenaires européens, notamment allemands.
Le bien-fondé d’une conception large de la sécurité en méditerranée
L’autre enjeu réside très certainement dans la capacité des Européens à s’appuyer sur les fractions les plus progressistes des élites locales des pays du Sud en vue de réaliser les objectifs du Partenariat. Les armées des pays du Sud de la Méditerranée ne peuvent, par elles-mêmes, porter atteinte à la sécurité des pays du Nord. Par contre, les guerres civiles ouvertes ou larvées sous forme de violences urbaines sont fréquentes tant y dominent les impasses économiques et politiques. Les périls encourus par la plupart des pays méditerranéens tiennent au fait que leur stabilité actuelle et à venir est obérée par les effets cumulés du sous-développement et de l’inachèvement de la transition démographique. On estime ainsi à près de 7% par an le besoin de croissance nécessaire à l’intégration sociale des nouvelles générations. C’est cet ensemble qui pèse sur la sécurité et la stabilité des pays du nord.
Il en résulte en effet un processus de fragmentation des sociétés générateur de crises de légitimité. Celles-ci minent l’autorité d’un nombre croissant de gouvernements et sont déstabilisatrices pour l’ensemble de la région. La question se pose donc de savoir si les sociétés du sud méditerranéen disposent en leur sein de forces réformistes suffisamment solides et actives pour accompagner d’éventuelles tentatives de recomposition sociale. Dans le cas contraire, la crise des rapports entre Etat et Nation qui caractérise la région ne pourra que s’accentuer. Il devrait notamment en être ainsi sous les pressions ethniques ou religieuses favorables à un renouveau des fondements juridiques ou moraux des sociétés concernées. Dans le pire des cas, le radicalisme, notamment religieux, apparaît comme un parfait exutoire pour les générations montantes. Dès lors, le développement de la coopération euro-méditerranéenne exige, en premier lieu, la reformulation d’un consensus politique et social viable à l’intérieur même des Etats du sud.
Nécessité des mesures de confiance sud-sud
Dans ce contexte, l’initiative du 5+5 n’a pas une vocation exclusivement militaire. Sont directement impliqués par ce format de dialogue les ministères des Affaires étrangères, des Affaires sociales et de l’Intérieur notamment. La place que la défense y occupe est toutefois particulièrement structurante. Le dialogue 5+5 en format défense pallie la fragilité du pilier paix et stabilité du processus de Barcelone en réduisant notamment la pression qu’exerce sur lui le conflit israélo-palestinien.
Il a également pour fonction d’être un dispositif visant à générer des mesures de confiance Nord-Sud et surtout Sud-Sud. Dans ce dernier cas, il devrait permettre de surmonter les difficultés de dialogue sub-régional, notamment entre le Maroc et l’Algérie. Il est enfin porteur de projets concrets, notamment en matière de lutte anti-terroriste, de surveillance maritime, de sûreté aérienne et de protection civile intéressant les Etats des deux rives de la Méditerranée. Cette initiative doit donc être intensifiée tout en étant accompagnée d’un volet s’adressant directement aux sociétés civiles du Sud en voie de formation.